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Musée du Compagnonnage
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Cette rubrique vous informe des nouvelles pièces entrées au musée, des dernières publications, des préparations d'expositions, des appels à recherches, des manifestations du Compagnonnage associées au musée...


Le Noël des compagnons menuisiers

Le Noël des compagnons menuisiers

Au début du XVIIIe siècle les compagnons menuisiers du Devoir publièrent un recueil de poèmes et de récits en vers sous le titre de « La Petite varlope en vers burlesques ». Y figurent un « Noël nouveau composé par les Compagnons Menuisiers de la Ville de Dijon ».

En voici le thème : les compagnons menuisiers, avisés de la naissance de Jésus, s’affairent à lui construire tous les meubles pour remplacer la paille de la crèche. Ceux de Nantes « ont conclu à l’assemblée De lui faire en diligence Un berceau pour le coucher » ; à Bordeaux « ils ont pris toutes les mesures pour faire le lambris » ; à Toulouse « on travaille joyeusement à faire fauteuils et chaises »  et à Montpellier « à la couverture et au plancher du bâtiment ». A Arles les menuisiers lui font une crédence « pour lui serrer ses habits ». Ceux de Dijon travaillent « à grande presse A faire des croisées de chêne Et des volets par-dessus » tandis qu’à Paris on fait « des chœurs d’église, Des chaires à prêcher » pour annoncer la naissance du Messie. A Orléans, les compagnons font un autel, un tabernacle et des buffets d’orgue » et à Angers « quatre petites colonnes pour faire un dais ».

Tous les compagnons des villes citées, et ceux de Lyon aussi, viennent apporter leurs présents à Jésus. Mais survient un épisode inattendu : les Gavaux (les compagnons « non du Devoir », leurs rivaux) sont aussi « venus à l’étable croyant être bien reçus ». Or, ils ne le sont pas : le bœuf leur donne de sa corne, et l’âne du pied « pour les faire retirer ». Jésus leur dit alors : « Retirez-vous au plus vite, Vous êtes des fanatiques ; Je ne souffre point chez moi Que des Compagnons du Devoir. » Alors, à ces paroles « aussitôt ils se sont convertis » et s’en allant chez le Père des compagnons ils demandent : « Les Compagnons sont-ils ici ? Faites-nous leur parler au plus vite, Nous allons nous rendre catholiques, Et nous faire recevoir Pour Compagnons du Devoir ».

Sous une apparence comique, les quinze couplets du « Noël nouveau » sont importants sur le plan historique. Outre qu’ils nous donnent la liste des villes-sièges des compagnons menuisiers du Devoir, ils attestent que ces derniers considéraient les Gavaux comme des compagnons protestants, ce que l’étude historique dément en ce sens que les Gavaux comprenaient en leurs rangs aussi bien des protestants que des catholiques : la religion n’intervenait pas dans leur recrutement.


Jésus et saint Joseph à l’établi, église d’Entraigues (Vaucluse)

Mis en ligne le : 30/11/2018

Novembre 1918 : la fin de la Grande Guerre

Novembre 1918 : la fin de la Grande Guerre

Le 11 novembre 1918 l’armistice marqua la fin des hostilités. La première guerre mondiale a eu des conséquences importantes sur les sociétés compagnonniques.
Plus de 600 membres des Devoirs, aspirants ou compagnons, disparurent lors des combats, victimes d’accidents ou de maladies en service.
Mobilisés de 20 à 40 ans, leur décès creusa un vide entre les générations de compagnons, qui ne comprenaient déjà pas, en 1914, des effectifs très élevés d’hommes actifs, impliqués dans la vie de leur société. De nombreux autres, gazés ou mutilés, ne purent reprendre leur métier. Certains, traumatisés, ayant perdu leur métier et parfois leur famille, abandonnèrent toute activité au sein de leur chambre ou cayenne.
Les caisses destinées aux veuves, celles de retraite, les mutuelles compagnonniques, avaient été vidées au cours de plus de cinq ans de guerre, faute de cotisants et en raison des versements. Plusieurs sièges disparurent à jamais sur le tour de France.

D’autres conséquences apparurent dans les années qui suivirent, dont celle de l’évolution des métiers et notamment à la régression du cheval dans les transports et l’agriculture. Il fallut aux compagnons charrons s’adapter à l’industrie automobile en expansion (ils devinrent menuisiers en voiture, puis carrossiers). Les bourreliers-harnacheurs prirent le nom de « selliers ». Les maréchaux-ferrants s’orientèrent vers la mécanique agricole.

Parallèlement, les compagnons ne baissèrent pas les bras. L’heure n’était plus aux querelles entre compagnons du Devoir, compagnons du Devoir de Liberté et compagnons des Devoirs Unis. Dès 1919 une partie d’entre eux imaginèrent de mutualiser toutes les sociétés en une Fédération Générale du Compagnonnage. D’autres tentèrent de faire renaître des corps de métiers très affaiblis : cordiers, tanneurs, tailleurs de pierre Etrangers, menuisiers du Devoir de Liberté... Le recrutement de sédentaires, mariés, plus âgés, s’imposa aussi pour reconstituer les effectifs.

Ce dynamisme porta ses fruits, lentement, durant tout l’entre-deux-guerres, malgré le grand sentiment, pour ceux qui avaient combattu, d’avoir été les victimes d’un désastre inutile. Beaucoup d’ouvriers et de compagnons estimèrent que, décidément, la victoire avait un goût bien amer…

En témoigne cette chanson de Monthéus (chansonnier non compagnon, 1872-1952) intitulée Les Rouges, dédiée « au camarade Capy, secrétaire adjoint du Syndicat de la Bijouterie, amputé des deux jambes, décoré de la Médaille militaire et de la Croix de Guerre ». Cette chanson, d’esprit à la fois révolutionnaire et patriotique, est annoncée comme l’un des « épisodes de la guerre 1914-1915 » et a donc dû être écrite vers 1916. C’est un hommage à ceux qui, ouvriers, déclassés, engagés, n’en combattirent pas moins avec courage…

 

LES ROUGES

Bien, les voilà les socialistes,
Les syndiqués, les révoltés,
Bien, les voilà les anarchistes,
Les rouges que l’on voulait buter.
Bien, les voilà les Jean-Misère,
Les crève-la-faim, les sans le sou ;
Les gars qui hurlaient de colère
Parce qu’on les chassait de partout !

En avait-on de la méfiance :
Ces gens-là n’étaient pas français,
Ces gens-là trahiraient la France ;
Bourgeois, voilà c’que tu disais !
Parc’ qu’ils voulaient briser leurs chaînes
Pour avoir plus de liberté,
Pour eux vous aviez de la haine ;
C’étaient les chiens d’la société.

Te rappell - tu, propriétaire,
Quand tu chassais comm’ des brigands,
Hors de chez toi, les pauvres mères
Parce qu’ell’s avaient trop d’enfants ?
De ces enfants, où sont les pères ?
Ils sont au front, fusil en mains,
Pour chasser, hors de nos frontières,
Guillaume II et ses coquins.

De ses petits, où sont les frères ?
Tu peux les regarder passer,
Portant sur eux la croix de guerre,
Ce sont de glorieux blessés.
Oui, les voilà les fortes têtes :
Ils sont toujours au premier rang,
Les gueux qu’étaient couverts de dettes
Et qui, c’pendant, trimaient tout l’temps !
Eux qui couchaient dans les masures,
Ils veill’nt pour défendr’ vos palais,
Ils subiss’nt toutes les tortures
Afin que vous dormiez en paix !
Les voilà, les pèr’s de famille,
Dont les goss’s étaient sans souliers ;
Les gars qui lavaient leurs guenilles
Et qu’on app’lait des débraillés ;
Les gars qu’avaient pas les mains blanches
Mais qui étaient bons citoyens,
Qui bûchaient même les dimanches,
Et qui n’possédaient jamais rien.
Sans espoir d’aucun bénéfice,
Ils sont partis et, par milliers.
Héros, ils vont au sacrifice.
Gloire ! trois fois gloire aux ouvriers !

Qu’on s’en souvienne après la guerre,
Et que le peuple triomphant,
Ait un morceau de cette terre
Qui fut arrosée de son sang !

 

 

Carte postale éditée vers 1919 par le compagnon couvreur Auguste BONVOUS pour appeler à l’unité de tous les compagnons après la guerre. Légende : « L’après-guerre. Tu viens à moi, j’allais vers toi ; désormais, plus de Rites, de discordes : aidons-nous mutuellement et tendons-nous la main ».

Mis en ligne le : 31/10/2018

Le chansonnier du compagnon Joseph BERNARD

Le chansonnier du compagnon Joseph BERNARD

M. Patrick FONTENEAU vient une nouvelle fois d’enrichir la documentation du musée en lui donnant un petit volume d’une grande rareté. Il s’agit du « Chansonnier du tour de France dédié aux Compagnons du Devoir par Vendôme la Clef des Cœurs, compagnon blancher-chamoiseur du Devoir ». Rare exemplaire car daté de 1841, année de la mort de l’auteur, le compagnon Jean-François PIRON (1796-1841), le plus célèbre chansonnier. On ne connaissait guère que la réédition de 1879.

De plus, ce petit volume est relié avec le chansonnier manuscrit de Joseph BERNARD, Vivarais l’Union des Cœurs, autre compagnon blancher-chamoiseur (mégissier). Le compagnon BERNARD (1815-1887) se révèle ici l’auteur de 22 chansons inconnues jusqu’alors. Il fut à Annonay et à Lyon un militant actif en faveur du rassemblement de toutes les sociétés compagnonniques. A la suite du recueil de son ami Piron, il a ajouté ses propres chansons fraternelles.

On retrouvera les notices de ces deux compagnons sur la base généalogique du site du musée.

Un grand merci à Patrick FONTENEAU, qui contribue par ce don à l’enrichissement des archives du musée !

De plus, il a joint à cet ouvrage la série de planches reliées du « Manuel du serrurier », des Editions Roret (réédition Mulo, de 1916). Ces 14 planches dépliables en 5 volets comportent les figures des outils de serrurerie, des méthodes d’assemblage, des articles de serrurerie fabriqués par les artisans de l’époque. Les Manuels Roret ont été au XIXe siècle une sorte de prolongement actualisé de l’Encyclopédie Diderot, mais à vocation pratique, pour instruire les artisans de tous les métiers.

 Chansonnier de Joseph BERNARD

Mis en ligne le : 29/06/2018

Les cahiers de cours d’un serrurier en 1951-1953

Les cahiers de cours d’un serrurier en 1951-1953

La documentation du musée vient de s’enrichir d’un ensemble de cahiers de cours et de carnets d’atelier remis par M. Pierre GALLINEAU, de Paris.
Ces dix documents manuscrits ont été rédigés en 1951-1953 durant les cours de serrurerie dispensés à l’ « Ecole de la rue Saint-Lambert », 15, rue Saint-Lambert, à Paris-15e. Cette école technique dépendait des chambres syndicales du bâtiment parisien. Elle existe toujours sous le nom de Lycée régional du Bâtiment et des Travaux publics.

Ces cahiers sont précieux. D’une part parce que peu sont conservés par les anciens élèves et encore moins par leurs descendants. D’autre part, ils montrent le haut niveau d’enseignement dispensé à des jeunes de 14-15 ans (l’âge de M. Gallineau) : correction de l’écriture, étendue de l’enseignement, précision des dessins techniques exécutés à l’encre de Chine, durée des exercices, notes obtenues, commentaires des professeurs…

M. Gallineau avait de qui tenir, puisqu’il est le petit-fils et l’arrière-petit-fils des compagnons tailleurs de pierre Jean et Raoul Gallineau (voir sur le site en « généalogie »)…  Il fut d’ailleurs un entrepreneur réputé à Paris jusqu'en 1997.

Merci pour ce don qui complète utilement les archives et la documentation sur la serrurerie conservées au musée.

Cours de 1ère année, dessin d'articles de quincaillerie

 

Cours de 1ère année, dessin de serrure à bouton pène dormant demi-tour

 

Cours de 2ème année, dessin d'ornements

Mis en ligne le : 30/03/2018

Les compagnons cordonniers ont 210 ans (et plus) !

Les compagnons cordonniers ont 210 ans (et plus) !

Le compagnonnage des cordonniers-bottiers du Devoir est très ancien puisque, dès le XVe siècle, ils voyageaient à travers la France. Très nombreux, solidaires mais turbulents, ils ont fait l’objet de poursuites par l’Eglise en raison de leurs coutumes jugées « superstitieuses » et ont été menacés d’excommunication au milieu du XVIIe siècle. Conservant voyage et assistance, mais abandonnant certains de leurs rites, ils traversèrent les décennies jusqu’en 1808.

Cette année-là, le 25 janvier, à Angoulême, un compagnon tanneur leur dévoila les secrets de sa société et les compagnons cordonniers-bottiers s’affirmèrent à nouveau « du Devoir ».
Leur parrainage irrégulier et leur métier déconsidéré, leur valurent l’hostilité de la plupart des autres sociétés de compagnons. Ils furent victimes, tout comme les boulangers, de multiples vexations et agressions.
Mais, contre vents et marées, ils parvinrent à constituer un compagnonnage aux effectifs considérables et ils s’implantèrent dans la plupart des grandes villes du tour de France. Ce n’est qu’à  partir de 1850 qu’une partie des autres corps de métier les « reconnurent » comme véritable compagnonnage.

Deux cent dix ans plus tard, ils sont toujours présents au sein du Compagnonnage et réalisent des travaux de grande qualité…

Sur l’histoire des compagnons cordonniers-bottiers à partir d’un des leurs, se reporter au volume 11 des Fragments d’histoire du Compagnonnage consacré à "Pierre Capus dit " Albigeois l’Ami des Arts ", compagnon cordonnier et poète".

 

Paire de chaussures de clown, chef-d’œuvre de réception du compagnon cordonnier-bottier Languedoc la Franchise (1987)

« Quatuor », ou quatre modèles de chaussures montées sur une semelle unique, chef-d’œuvre de réception de Nantais l’Ami du Progrès (2002).

Mis en ligne le : 01/02/2018

Les fleurs de soumission

Les fleurs de soumission

C’est par cette expression que les compagnons d’autrefois désignaient les flocons de neige qu’ils voyaient tomber, derrière les vitres de l’atelier où ils travaillaient durant l’hiver. Voici un extrait des Fragments d’histoire du Compagnonnage n° 16 où ce sujet est développé :

« Durant près de six mois, lorsque les compagnons avaient eu la chance d’être embauchés avant l’hiver et de ne pas être renvoyés, il leur fallait subir la mauvaise humeur et les exigences de leurs maîtres, qui, pour faire des économies, les nourrissaient mal.
Un écho parmi d’autres figure dans la chanson Les Passants plâtriers, de Joseph Potier, Le Bien-Aimé de Saint-Georges-de-Reintembault, compagnon plâtrier du Devoir, écrite en 1875 : « Le singe nous fait la grimace / Sitôt que la neige apparaît, / Et bien souvent il nous menace / De parapher notre livret. »
C’est là qu’interviennent les « fleurs de soumission ». Laissons Roger Lecotté nous conter de quoi il s’agissait. Voici ce qu’il écrit dans la préface du livre de Barret et Gurgand, Ils voyageaient la France (1980) :

« Evoquons la saison hivernale si pénible où certains « bourgeois » (patrons) rationnaient la nourriture et accentuaient l’inconfort du compagnon parce que le travail se faisait rare. Si ce dernier protestait… mais écoutons notre cousin Charles Lecomte, dit Tourangeau Plein d’Honneur, Compagnon tonnelier-doleur du Devoir, reçu à Cognac en 1850, nous narrer en 1920, à Noisay, à l’âge de 85 ans, l’aventure dont il fut le héros en 1849 : « Le « singe » (patron) me menait la vie dure l’hiver et tandis qu’un jour, tôt rentré de l’atelier, je regardais tristement la fenêtre dont les vitres étaient intérieurement couvertes de gel en capricieux dessins, il me dit, goguenard : tu regardes les fleurs de soumission ?

J’étais vexé, aussi, mars venu, et les primevères poussant dans le jardin, je les contemplais par la même fenêtre. Le singe s’approcha et me dit : Allons, au travail ! Qu’est-ce que tu regardes ? Alors je lui répondu, joyeux : des fleurs de j’fous le camp ! et je lui ai demandé mon compte. »

Le plus curieux c’est que je recueillis à Amboise trente ans après, en 1951, un récit similaire du Compagnon menuisier Ernest Poupault alors âgé de 76 ans. Voici son témoignage à situer vers 1900 : « Pas drôle de travailler l’hiver, il fallait tout faire, même la bonniche, sans rouspéter, mal manger et peu gagner. Un jour que j’avais mal répondu au singe il me dit (il neigeait dehors) pour se ficher de moi : tu vois, il tombe des fleurs de patience, prends garde que je perde la mienne. Je rongeai mon frein mais, le printemps revenu, je revins un midi avec un bouquet de violettes à la boutonnière. Le « bourgeois » surpris me dit : qu’est-ce que c’est que ça ? – Ca, que je lui ai répondu, c’est des fleurs de j’t’emmerde ! Il en est pas revenu et moi je suis parti. »

Une petite enquête révéla que les flocons de neige sont appelés « fleurs de patience » dans le Perche, « fleurs de soumission » dans les Vosges, « plaît-il not’maître » en Belgique. »

Sur les « Fleurs, feuilles et bouquets des compagnons du Tour de France », voir les Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 16, cycle de conférences 2013, p. 7-69. (mettre un lien pour renvoyer à la partie boutique).

 

Ce n’est qu’avec le retour du printemps que les compagnons repartaient sur le tour de France. Ici, vers 1840, les compagnons couvreurs de Tours font la conduite à des « partants » jusqu’à la sortie de Tours, à Saint-Cyr-sur-Loire, sur la route de Saumur.

Mis en ligne le 30/12/2017

Le père de Victor LALOUX était compagnon menuisier

Le père de Victor LALOUX était compagnon menuisier

L’architecte Victor LALOUX, né à Tours le 15 novembre 1850, est devenu un célèbre architecte dont les réalisations les plus connues sont, à Tours, l’hôtel de ville, la gare, la basilique Saint-Martin, et à Paris la gare d’Orsay (actuel musée d’Orsay), l’ambassade des Etats-Unis, le siège du Crédit Lyonnais, entres autres édifices.
Mais sait-on que son père était un compagnon menuisier du Devoir de Liberté ?

En effet, Pierre Joseph LALOUX, né à Arras en 1824, avait été reçu compagnon vers 1844 sous le nom d’Artois l’Ami du Trait. Il reçut ce surnom car il devait maîtriser le dessin, la géométrie et savoir concevoir les formes en volumes.
Son tour de France le conduisit à Tours où, en 1846-1847, il occupa les fonctions de secrétaire de sa société. Puis il fut élu Premier Compagnon (c’est-à-dire président) en 1847, probablement à la Ste-Anne.

Le 14 janvier 1850, il épousa Louise VAQUIER, la fille d’un autre compagnon menuisier du Devoir de Liberté, Frédéric VAQUIER dit Gévaudan le Printemps (c’était un natif de la Lozère, né en 1799 et venu s’établir patron menuisier à Tours). Ces deux familles comptèrent d’autres menuisiers, frères, fils et petits-fils.
Pierre Joseph LALOUX, devenu entrepreneur de menuiserie rue Richelieu, décéda à Tours le 11 octobre 1881, âgé de 57 ans. Sa stèle funéraire, peut-être dessinée par son fils Victor, est  toujours visible au cimetière La Salle à Tours, carré 17.

Voir les notices complètes LALOUX et VAQUIER en rubrique GÉNÉALOGIE du site.

Tombe de Pierre LALOUX

Détail de la tombe de Pierre LALOUX

A gauche : Victor LALOUX

Mis en ligne le 28/10/2017

Aout, le temps des cartes postales

Aout, le temps des cartes postales

Les cartes postales sont généralement associées aux vacances. Or, les premières sont antérieures aux congés payés puisqu’elles apparaissent en 1873 et se répandent surtout après 1890 sous leur forme illustrée d’une gravure ou d’une photographie.

Comme tout le monde, les compagnons les ont utilisées lors de leur tour de France pour donner de leurs nouvelles à leurs parents ou aux autres compagnons. Les vues des villes où ils séjournaient ont été très utilisées, mais aussi les cartes-photos tirées lors des fêtes compagnonniques. Le compagnon qui y figure marquait souvent d’une croix son visage parmi ses camarades.

Parfois, comme sur la vue ici reproduite, il était particulièrement fier de montrer qu’il participait à un grand chantier photographié.
Le compagnon couvreur-zingueur du Devoir Prosper GAUCHOT, Bourguignon la Clef des Cœurs (1880-1939) travailla en effet à la couverture d’une vaste maison d’habitation à Suippes (Marne) en 1906-1907. C’est la « maison Buirette », bâtie par l’industriel filateur Paul Buirette, et dont le parc arboré de 9 hectares se visite aujourd’hui.
P. GAUCHOT adressa cette carte à VALADIER, un compagnon sabotier qu’il avait connu à Caen (14) deux ans plus tôt. La flèche indique la position du couvreur, au plus haut de l’édifice, au mépris du danger.

On retrouvera la notice biographique du compagnon Prosper GAUCHOT sur la partie GENEALOGIE du site.

Carte postale de la "maison Buirette" à Suippes

Mis en ligne le 01/08/2017

Juillet 1917 : « l’autocratie patronale » des compagnons charpentiers

Juillet 1917 : « l’autocratie patronale » des compagnons charpentiers

La Revue des Groupes fraternels sous les drapeaux a été durant la Grande Guerre un organe où les compagnons aux armées ont exprimé leurs critiques et envisagé les réformes de l’après-guerre.

Le compagnon charpentier du Devoir ROSSIGNOL, Poitevin l’Ami du Trait, ne ménagea pas ses critiques envers sa société, jugée fermée et corporative. La rédaction de la revue reprit en juillet 1917 ses propositions en un article global : « Les Compagnons Passants charpentiers » dont voici quelques extraits.

"Des questions sociales soulevées jusqu’à ce jour, relatives au relèvement du Compagnonnage après la guerre, il se détache une idée constante qui se résume dans ceci : toutes les corporations du Devoir, rites et dissidents, feront-ils d’un commun accord un essai d’entente ? Et que feront les Compagnons charpentiers ?
S’il est une corporation fermée, c’est bien celle de nos Bons Drilles Charpentiers du Devoir.
L’autocratie patronale règne en maîtresse souveraine sur tous ses membres et dans toutes leurs Cayennes.

Les Compagnons du Tour de France, depuis de longues années, suivent pas à pas cette vaillante corporation possédant une jeunesse d’élite qui s’éloigne systématiquement d’un absolutisme exigeant, en contraste avec la démocratie prolétarienne, si large de nos jours.
Cette branche séculaire du Compagnonnage ne veut pas avouer qu’elle décline, et fatalement, comme ses collatérales. Elle meurt lentement, sans doute avec luxe, mais que la mort soit dans un cercueil de palissandre ou de vulgaire bois blanc, c’est l’anéantissement matériel quand même !

L’orgueil professionnel s’oppose pour beaucoup à se solidariser avec les autres corporations du Devoir. Nos Bons Drilles gros entrepreneurs s’évertuent à critiquer une jeunesse compagnonnique – la leur ! – qui ne veut pas les suivre dans certaines traditions, parmi lesquelles nous en citerons une en passant et sur laquelle nous nous garderons bien d’insister : leur réception…

(…) C’est bien là la situation du Compagnonnage avant la guerre. Mais que doit-elle être après ? Nous aspirons à voir le Compagnonnage renaître, mais pour vaincre, il faut s’unir. Nous avons de grandes idées mais nous ne sommes qu’une poignée d’hommes, un groupe de Compagnons dans l’Assemblée du Travail. La solidarité aurait dû toujours exister en fait : elle n’est qu’à l’étude et ces projets de solidarité fraternelle ont sourdement des opposants.

Corporations d’en haut, descendez de votre piédestal ; les dieux sont passés, l’Humanité nous juge. On n’est pas surpris de voir des Compagnons, on est tout simplement étonné de voir qu’il y en a encore ! Jugez la nuance !

Le progrès, tel que nous le souhaitons, est un progrès de Fraternité agissante, d’une solidarité sincère, sans équivoque, résumée dans cette phrase qui réunit toutes les généreuses espérances de l’avenir : Tous pour Un, Un pour Tous. »

Compagnons charpentiers du Devoir en 1895 devant leur siège de Tours, rue Colbert, tenu par Sérand.

Mis en ligne le : 30/06/2017

1er mai 1937 : Abel Boyer veut voir défiler les compagnons

1er mai 1937 : Abel Boyer veut voir défiler les compagnons

C’est à partir de 1890 que des manifestations et défilés ont été organisés le 1er mai par les syndicats et mouvements socialistes, pour obtenir la réduction de la journée de travail à 8 heures. Après des éclipses, des autorisations et interdictions, des dénominations différentes, c’est en 1948 qu’est officialisée celle de « Fête du Travail » et que le 1er mai est un jour férié, chômé et payé.

Ce n’était pas le cas il y a 80 ans et le compagnon maréchal-ferrant du Devoir Abel BOYER, Périgord Cœur Loyal, prit sa plume pour exprimer ses idées. Dans le contexte politico-social de l’après 1936, il  publia un long article dans le journal Le Compagnon du Tour de France du 1er avril 1937. Son opinion est intéressante car rares sont les prises de position des compagnons sur des sujets qui vont au-delà du métier et de leurs traditions.
En voici des extraits.


« LA FETE DU TRAVAIL

Depuis un demi-siècle et plus, les travailleurs du monde entier demandent qu’un jour dans l’année, et qu’ils ont fixé au premier mai, soit décrété fête du Travail. (…) C’est ce que j’ai demandé à un Ministre du Travail, il y a dix à douze ans de cela. J’ai dit également que les Compagnons, qui ne poursuivaient aucun but révolutionnaire, seraient heureux que le Premier Mai, décrété fête officielle du Travail, puissent défiler dans les rues de Paris, précédés de leurs chefs-d’œuvre (…). Le Ministre de l’époque me fit une réponse que je possède encore et qui dit : « Votre lettre m’a fort intéressé, aussi je la verse au dossier de la question. »
Le dossier dort, et si la proposition dont la presse s’est fait plusieurs fois l’écho sur la nécessité de décréter le Premier Mai Fête du Travail, est entendue, le dossier se réveillera !

Puisse enfin un gouvernement qui dit s’appuyer sur les travailleurs, faire droit à ce vœu tant de fois renouvelé du monde du Travail.
Parasites, ne tremblez pas, la foule immense des travailleurs n’est pas une horde pillarde, désireuse de mettre à sac ce que ses mains ont créé. Les travailleurs sont fiers de la cathédrale, où vous allez prier, de l’hôtel majestueux que vous habitez, des palais où toute leur science s’étale pour votre jouissance. Les travailleurs jouissent eux aussi de toutes ces merveilles par un organe qui est la vue.
Ils respectent et respecteront toutes ces richesses accumulées dans ces vastes magasins qui feront haie sur leurs cortèges. Un travailleur crée et ne détruit pas.

Ce n’est pas en les provoquant par la présence de troupes, de forces de police, qui est une insulte à leur esprit pacifique, que vous créerez l’atmosphère d’une fête du Travail.  Pourquoi traiter les travailleurs comme des escarpes ? Que les cortèges soient libres, ils sauront se discipliner eux-mêmes. Patrons ou ouvriers se doivent d’y participer, ce serait ainsi la fête de la Nation, la fête de tous, une fête de réconciliation, d’estime, de respect. A quoi sert d’aigrir les caractères, à quoi sert de diviser les hommes et encore moins ceux qui, à des titres divers, contribuent à la vie, à la prospérité de tout un peuple ?

Nous voulons une fête pour nous, nous voulons, le Premier Mai 1937, défiler dans les rues de Paris, rouleurs en tête, cannes en mains, couleurs flottantes, derrière nos chefs-d’œuvre, symboles de labeur honnête, icônes de la religion qu’enseigne le Compagnonnage et sans passions politiques. »

Le vœu d’Abel BOYER ne se réalisa jamais et il décédera à Beauvais en 1959, nostalgique de la grande époque des compagnons formant de longs cortèges dans les rues, lors de leurs seules fêtes corporatives.

Défilé du 1er mai 1919 à Tours (collection particulière)

 

Mis en ligne le : 29/04/2017

En  bonne santé, les compagnons       d’autrefois ?

En bonne santé, les compagnons d’autrefois ?

On aurait tort d’opposer l’état sanitaire des compagnons des métiers artisanaux à celui des ouvriers d’usines. Les premiers, censés travailler davantage au grand air, sont supposés forts et en bonne santé, tandis que les seconds, enfermés dans des ateliers malsains, sont vus comme des travailleurs de faible constitution.

En réalité, l’état de santé des uns et des autres au XIXe et début XXe siècles n’était pas des meilleurs. En témoignent les 2800 notices des compagnons charrons du Devoir, sur lesquelles un travail de complément est actuellement mené avec René LAMBERT. Ces notices s’enrichissent ainsi régulièrement d’éléments puisés dans les fiches matricules militaires des intéressés, en ligne sur les sites d’archives départementales.

Lors des conseils de révision, les médecins militaires relèvent régulièrement des cas de tuberculose (ou bien la maladie se déclare pendant ou après le service), de « bronchite suspecte » et d’emphysème. D’autres conscrits sont notés comme ayant perdu une phalange à un doigt, les premières machines étant dépourvues de protection, ou souffrant d’une fracture mal consolidée à une jambe, ou encore de problèmes oculaires, voire de perte d’un œil (par éclat de bois). Nombreux sont les cas de varices, la station debout prolongée favorisant cette affection. Quelques-uns sont exemptés pour défaut de taille. D’autres sont atteints de maladies cardiaques. Fréquents également sont les compagnons ajournés à un an, voire deux, pour « faiblesse » ou « faiblesse musculaire » . On relève aussi de nombreux cas de hernie inguinale, car dès leur apprentissage, les jeunes soulèvent de trop lourdes charges.
Lorsque leur constitution physique le leur permet, ils sont versés dans les services auxiliaires sans accomplir leur service militaire. Ils mettent alors à profit cette situation pour poursuivre ou entreprendre leur tour de France.

Lors de la mobilisation de 1914, les médecins militaires seront plus rigoureux et déclareront aptes une partie de ceux qui, quelques années plus tôt, n’ont pas porté les armes. De tous ces appelés sous les drapeaux, plus ou moins bien portants, rares sont ceux qui reviendront sans blessures et mutilations, pour autant qu’ils ne soient pas morts au champ d’honneur…

Charrons militaires

Mis en ligne le : 28/02/2017

1917 : L ’avenir des compagnons charrons

1917 : L ’avenir des compagnons charrons

Durant la Grande Guerre, les compagnons du Devoir, et parfois de l’Union Compagnonnique, firent état de leurs idées sur ce que serait le Compagnonnage une fois la guerre finie. Ils les exprimèrent dans la Revue des groupes fraternels sous les drapeaux, de 1915 à 1919.

Dans le numéro de septembre-octobre 1917 la rédaction évoque « Les Compagnons Charrons du Devoir ».
Ce corps de métier était alors en pleine mutation. Composé d’ouvriers travaillant le bois pour construire des véhicules hippomobiles, d’habiles forgerons pour cercler les roues, leur activité s’était étendue à tous les types de véhicules. Dès la fin du XIXe siècle, on retrouve des compagnons charrons dans les transports en général : les compagnies ferroviaires, les tramways et les constructeurs d’automobiles, voire l’aéronautique. Mais leur société restait archaïque en d’autres points.

C’est le sens de l’article dont voici quelques extraits. Le rédacteur ne s’embarrassait pas de formules alambiquées pour dire ce qu’il pensait de ses « anciens »…

« Parmi les corporations ouvrières qui, dans les compagnonnages, comptent encore une certaine activité, il faut citer celle des Compagnons charrons du Devoir, qui, sur le Tour de France, possède quelques sièges corporatifs de valeur.
Par contre, elle est une des moins modernes, elle est restée à l’écart de toute progression sociale. D’ailleurs, son organisation désuète, caduque, forme le prototype des compagnonnages moyennâgeux.
En cela, beaucoup de corporations compagnonniques en France sont de plus en plus enclines à fournir aux musées les vestiges des sociétés ouvrières d’antan qui n’ont jamais évolué vers les hauteurs d’une solidarité sociale étendue et moderne ; telle la conçoivent nos jeunes compagnons de tous corps et de tous Rites de nos jours.

Atelier de montage des usines Berliet en 1916.

La corporation des Compagnons charrons du Devoir est divisée en trois groupes bien distincts :
1° Celui des « Anciens » dont la majorité est opposée à tout mouvement solidaire ; elle fait abstraction à toute idée de progrès ;
2° Celui des « jeunes » formant l’activité sur le Tour de France en tout ce qui concerne l’enseignement professionnel et la mutuelle corporative réunis ;
3° Celui des « Aspirants » qui est neutre.

Ces différents groupes ont des caisses séparées et vivent isolément ; d’où proviennent en partie leurs différends et leur stagnation.
La caisse des Anciens, la plus riche, la mieux gardée , est la consécration de l’inamovibilité en personne ; la gérance composée de bons vieillards intéressants autant qu’intéressés, réfractaires à toute idée de modernité sociale, est tout à l’opposé des syndicats qui ont la vitalité dans tout ce qui est actif et entreprenant.
On a cherché à certains moments à fusionner ces différentes caisses et à ne former qu’un bloc, car ces caisses mutuelles corporatives distinctes dans chaque ville ont des hauts et des bas, d’où proviennent les vicissitudes dans leur fonctionnement faute d’unité. (…)

A chaque assemblée générale qui s’est produite, le Comité des Anciens a toujours fait opposition à ce principe solidaire demandé par le deuxième groupe : celui des jeunes et de l’Activité. (…)
L’esprit du Devoir, ce fameux « Devoir et nos frères » dont les anciens eux-mêmes, imbus de traditions, vantent si beau, si grand, est une mensongère utopie, un bluff, dès qu’il s’agit de l’étendre à la fraternité généralisée envers tous.
Cette conception étroite est entre les mains d’une minorité autocrate qui fait loi dans toutes les corporations compagnonniques du Devoir, et que les jeunes compagnons désignent : les inamovibles… !
La jeunesse compagnonnique du Tour de France est bien prépondérante ; mais, par contre, elle est instable, d’où vient son manque de cohésion et d’action énergiques. (…)

L’esprit d’union au-dessus de tout : tel sera l’arbitre des destinées futures des compagnonnages de France après la guerre. (…)
Notre programme est celui de l’union des compagnonnages dans une Confédération générale des Compagnons de France. Ne biaisons pas avec les mots, il faut nommer les choses par leurs noms et le Tour de France peut reprendre progressivement sa place dans le monde des travailleurs, si les compagnons éclairés ont assez d’énergie pour s’unir avec les membres actifs corporatifs contre certains inamovibles d’intransigeance néfaste, et n’envisager qu’une seule chose : l’avenir.(…) »

 Jeunes et anciens compagnons charrons du Devoir à Tours à la Ste-Catherine 1913.


L’usine Decauville à Corbeil en 1900.

En haut à gauche, détail d’une photo d’un groupe de charrons à Gémenos (13) vers 1885.

Mis en ligne le : 31/01/2017

Etrennes du 1er janvier…1888

Etrennes du 1er janvier…1888

Dans le journal La Fédération Compagnonnique du 1er janvier 1888, le compagnon cordier du Devoir Pierre CALAS, L’Ami des Filles le Languedocien, publia un article humoristique en présentant ses vœux à tous les compagnons. En guise d’étrennes, il leur offrait un cadeau fantaisiste, adapté aux légendes de chaque corps de métier.

« Afin que chacun ait sa part du gros lot que je me propose de gagner à une loterie quelconque – et dont je n’ai pris encore le billet – si la chance voulait me favoriser une bonne fois, je ferais à chaque corporation compagnonnique un généreux cadeau ; seulement, ne veuillez pas trop y compter. Mais si j’étais favorisé par le hasard, voici la nomenclature des lots que je ferais à chaque corporation.


Je donnerai d’abord :
Aux Compagnons Tailleurs de pierre : la pierre philosophale et la clef de voûte du Temple.
Aux CC. Charpentiers : l’escalier en bois d’ébène, avec les 357 marches qui le composent ; travail exécuté par saint Joseph lui-même.
Aux CC. Plâtriers : une truelle en argent avec manche en or.
Aux CC. Couvreurs : une couverture de plusieurs billets de banque.
Aux CC. Cloutiers : une douzaine de clous à têtes de vrai diamant.
Aux CC. Chapeliers : le petit chapeau légendaire de Napoléon 1er, le même qu’il portait à Austerlitz.
Aux CC. Cordiers : la corde à nœuds qui doit à jamais resserrer les liens du Compagnonnage.
Aux CC. Maréchaux : les quatre fers en or de la monture du cavalier saint Georges.
Aux CC. Toiliers : la tunique de fin lin, portée par Jacques de Molay, le grand-maître des Templiers.
Aux CC. Tisseurs-Ferrandiniers : une belle écharpe en soie, de Lyon, avec des abeilles d’or.
Aux CC. Poêliers : une bassinoire à l’usage des journalistes.
Aux CC. Couteliers : le couteau de chasse du grand saint Hubert, patron des chasseurs, et le couteau dont Judith se servit pour couper le sifflet à M. Holopherne.
Aux CC. Doleurs : une douelle, taillée par saint Jude, leur vénéré patron.
Aux CC. Tonneliers-Foudriers : l’appartement qu’occupait le philosophe Diogène, agrémenté de sa lanterne.
Aux CC. Bourreliers : un lot de bourre de soie, pour la fabrication des strapontins, qui ornent les derrières de nos élégantes.
Aux CC. Fondeurs : une statue en bronze, de grandeur naturelle, du grand saint Eloi.
Aux CC. Tondeurs de draps : la toison d’or, et une partie du manteau de saint Martin.
Aux CC. Teinturiers : la ceinture de Vénus et l’écharpe de la déesse Iris.
Aux CC. Charrons : la roue de la fortune.
Aux CC. Serruriers : la clef de la cassette du denier de saint Pierre.
Aux CC. Chamoiseurs : la belle culotte de peau du C. maréchal Lannes, dit Gascon l’Intrépide.
Aux CC. Tanneurs : un magnifique album, relié en cuir de Russie, pour renfermer tous les cuirs que font en parlant certains personnages.
Aux CC. Menuisiers : le confessionnal en bois de chêne ayant servi plusieurs années à renfermer l’ex-père Hyacinthe.
Aux CC. Tourneurs : une chaise à sept places et un bilboquet.
Aux CC. Cordonniers : les pantoufles de Cendrillon et les bottes molles du Maréchal de Saxe.
Aux CC. Boulangers : une belle couronne d’épis d’or et de bluets, ayant été portée par Cérès.
Aux CC. Sabotiers : les sabots de Melle Marguerite, avec la forme de son pied mignon.
Aux CC. Forgerons : le fauteuil du bon Dagobert et une statue de Vulcain enlevant une enclume à bras tendu.
Aux CC. Peintres-Vitriers : la palette et les pinceaux du grand peintre Murillo, et deux vitraux de Notre-Dame-de-Lourdes.
Aux CC. Selliers : la selle avec ses étriers du fameux Don Quichotte de la Manche.
Aux CC. Ferblantiers : une dalle et 1000 mètres de tuyaux provenant de la toiture de l’arche de Noé.
Aux CC. Vanniers : plusieurs corbeilles de gâteaux, de bonbons et de joujoux, pour être distribués aux bébés de nos Compagnons. »

Dans cette liste d’objets plus ou moins invraisemblables, P. CALAS fait des allusions qu’il n’est pas toujours facile de comprendre aujourd’hui. Ainsi, en ce qui concerne les Cloutiers, les clous à tête de diamant sont des clous dont la tête est à facettes. Judith est une héroïne de la Bible qui décapita le général assyrien Holopherne. L’appartement du philosophe Diogène était un tonneau. Le strapontin était un coussin placé sous la robe avec des arceaux, destiné à accentuer la forme du fessier féminin, et on l’appelait aussi « hausse-cul, faux-cul ou polisson ». Dans la mythologie grecque, la toison d’or est une toison de bélier très précieuse qui est dérobée par Jason et les Argonautes. La déesse Iris est celle de l’arc-en-ciel et son écharpe est donc colorée. Le maréchal Lannes (1769-1809) avait été teinturier avant d’embrasser la vie militaire et selon une tradition des compagnons teinturiers du Devoir, c’était un compagnon de leur métier. Le cuir de Russie est une variété de cuir odorant tanné à l’écorce de bouleau et les « cuirs » sont des « mots écorchés ». Le père Hyacinthe était Charles Loyson (1827-1912), prêtre anticonformiste et libéral, entra dans les ordres sous le nom de Hyacinthe, fut excommunié, se maria et fonda l’église gallicane. « Mademoiselle Marguerite » est le titre d’un vaudeville de l’écrivain Saintine représenté en 1832.


Parmi les illustrations, on retrouvera la tunique de Jacques de Molay (en haut, à gauche) et ci-dessous le couteau de Judith, le tonneau de Diogène et l’écharpe d’Iris.

Mis en ligne le 30/12/2016

Les compagnons en hiver

Les compagnons en hiver

Avec le mois de décembre débute la saison hivernale. Pour les compagnons d’autrefois, c’était la mauvaise saison à plus d’un titre. Leur tour de France était pratiquement interrompu et ils devaient demeurer chez le patron qui les avait embauchés à l’automne. En effet, surtout dans le secteur du bâtiment, les chantiers se raréfiaient et trainaient, puisque les journées étaient plus courtes et que les intempéries bloquaient les constructions.

Les compagnons qui avaient eu l’imprudence de quitter leur patron sur un coup de tête avaient beaucoup de mal à retrouver un emploi jusqu’au printemps. Ceux qui avaient la chance d’être maintenus à leur poste subissaient une baisse de salaire automatique car ils étaient en général payés à l’heure et ils devaient subir les exigences de leur employeur. Quand ils regardaient tomber les flocons de neige à travers les vitres de l’atelier, ils disaient qu’ils voyaient des « fleurs de soumission ».

Ils en profitaient pour suivre des cours de trait (dessin géométrique), dispensés parfois par leur patron, souvent par d’autres compagnons experts en la matière (charpentiers, menuisiers, tailleurs de pierre) et cela durait jusqu’au mois de mars.

Cependant, la vie compagnonnique ne s’interrompait pas et en décembre encore, plusieurs corps de métier organisaient des réceptions pour intégrer de nouveaux membres à leur société.

Deux dates majeures étaient celles des réceptions : la Saint-Eloi, au 1er décembre (dite Saint-Eloi d’hiver, celle d’été étant le 25 juin) et la Noël.
A la Saint-Eloi étaient reçus les maréchaux-ferrants, les forgerons et les mécaniciens, ainsi que les bourreliers et les selliers du Devoir.
A la Noël (mais pas seulement à cette date) étaient reçus les serruriers et les menuisiers (du Devoir et du Devoir de Liberté), les boulangers et pâtissiers, les tisseurs-ferrandiniers, les cordiers, les chapeliers, les blanchers-chamoiseurs, les tanneurs-corroyeurs, les tonneliers-doleurs, les cordonniers-bottiers...

Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, si les métiers du fer et les selliers reçoivent encore leurs nouveaux compagnons à la Saint-Eloi, les autres ne pratiquent plus de réceptions à la Noël.

  

La Saint-Eloi d’hiver 1922 à Nîmes : on a sorti les manteaux…

A gauche : L’école de trait de la rue Mabillon à Paris durant l’hiver 1948 : Raoul Vergez a gardé son écharpe autour du cou… (collection Musée Mabillon, Paris-6e).

Mis en ligne le : 30/11/2016

Une lettre du charron « Vendôme la Gaîté » (1888)

Une lettre du charron « Vendôme la Gaîté » (1888)

La Ste-Catherine (25 novembre), fête des compagnons charrons du Devoir, nous donne un prétexte pour publier la lettre de Gustave LUCAS à M. et Mme TIRONNEAU, ses patrons de Trôo (Loir-et-Cher), au tout début de l’année 1888.

Né le 9 juin 1863 à Lavardin, près de Montoire (41), il avait été reçu compagnon en 1887 à Nantes sous le nom de « Vendôme la Gaîté ». Il était à Nozay (Loire-Atlantique) au moment où il écrivit sa lettre. Une notice lui est consacré sur la partie GENEALOGIE du site.

On appréciera l’humour de ce compagnon républicain, qui savait composer avec les usages de la Bretagne…

L’orthographe a été restituée, car notre Vendômois savait davantage construire des roues que respecter les accords…

«  Liberté ! Egalité ! Fraternité !
D. P. L. D.

Cher patron et patronne,

Excusez-moi si je suis en retard du 1er janvier pour vous faire mes souhaits car je suis un peu en retard.
Je vous souhaite donc une bonne année et une parfaite santé car on en a toujours besoin.
J’ai été bien content de recevoir de vos nouvelles ainsi que de tous les amis de Trôo.
Si je vous ai pas fait un grand détail sur ma dernière lettre, c’est que je n’avais pas le temps.

Je vous dirai que dans le pays où je suis, le monde est bien dévot ; on ne travaille pas dimanche, on nettoie la boutique le samedi soir et il faut aller à la messe et à vêpres, mais moi qui n’en avais pas l’habitude, je leur ai dit que j’étais protestant et ils me croient bien.
Je vous dirai aussi que l’on ne boit pas beaucoup de vin, mais on boit bien du cidre qui coûte 4 sous la bouteille ; le vin blanc 10 sous et le vin rouge 1 franc la bouteille, mais tout le vin ne vaut rien.
Il n’y a pas de bal et cependant il y a de belles petites Bretonnes qui sont bien chaudes de la pince.

Enfin, je ne crois pas y rester longtemps. Maintenant je vais partir pour Angoulême et Rochefort et de là à Bordeaux, mais avant il faut que je me paye une canne de compagnon pour faire mon tour de France enfin.

Vous aurez la bonté de renouveler mes civilités empressées avec tous les amis de Trôo et vous remettrez cette petite lettre à Albert Amiot.

Je n’ai plus rien à vous marquer pour le moment. Je finis ma lettre en vous serrant la main de tout mon cœur à tous.

Votre tout dévoué
Lucas Gustave
dit Vendôme la Gaîté C.C.D.D.

P.S. Alexandre Leroy est sans ouvrage depuis plus d’un mois. Il est à Nantes à flâner. Il ne se plait nulle part, il n’est plus chez lui aussi.

Tant que pour moi, je ne crains pas de manquer d’ouvrage grâce aux bons principes que vous m’avez donnés et à ceux que j’ai su acquérir depuis que je suis parti.

 

Lucas Gustave
Chez Monsieur Armand Martin
Charron à Nozay, Loire-Inférieure.

Vous ferez faire lecture de ma lettre à Albert Amiot car la sienne n’est pas longue. »

 

Ce document nous donne un aperçu des préoccupations des jeunes gens sur leur tour de France, il y a plus d’un siècle : travailler de leur métier mais aussi prendre du bon temps avec les filles, aller au bal et déguster du bon vin, le tout sans faillir aux bons principes enseignés durant l’apprentissage et par les compagnons.

Merci à M. Patrick FONTENEAU qui a remis une copie de cette rare lettre pour qu’elle soit conservée dans les archives du musée.


Ouvriers charrons en Touraine vers 1900

Mis en ligne le : 02/11/2016

Perdiguier et la loi électorale de 1850

Perdiguier et la loi électorale de 1850

Le compagnon menuisier du Devoir de Liberté Agricol PERDIGUIER, Avignonnais la Vertu, fut élu « représentant du peuple » (député) en 1848. Il siégeait avec les républicains, à « la Montagne ». Ses interventions ne sont pas très connues.

M. Patrick FONTENEAU a eu la gentillesse d’offrir à la bibliothèque du musée un petit volume comprenant les trois « Almanach du Peuple » pour 1850, 1851 et 1852. Celui de 1852 comporte un long article d’Agricol PERDIGUIER sur « La loi électorale du 31 mai 1850 et les vagabonds ».

Elle avait été votée à la suite des élections de 1850, qui avaient été favorables aux démocrates-socialistes. La partie conservatrice de l’assemblée législative réagit en retirant le droit de vote à une grande partie de l’électorat populaire, notamment en imposant une condition de domicile pendant 3 ans (au lieu de 6 mois en 1848) et l’attestation du paiement d’un impôt local. D’un coup, elle réduisit d’un tiers le nombre d’électeurs.

PERDIGUIER réagit vivement à ce qu’il considérait comme une atteinte au suffrage universel. Il pensait évidemment aux compagnons, qui, durant leur tour de France, ne résidaient pas trois ans dans une même ville et donc ne pouvaient plus voter. Voici quelques extraits de son article :

« Les ouvriers qu’on avait tant vantés, tant cajolés après les journées de Février, n’étaient plus des héros aux yeux de beaucoup de représentants. Celui qui travaille beaucoup doit-il avoir des droits ? tel n’est pas l’avis de plus d’un représentant conservateur. « Quand on travaille, dit M. Heeckeren, depuis quatre heures du matin jusqu’à huit heures du soir, on n’a pas le temps de lire les journaux, de faire de la politique. » (…) Laissons parler M. Thiers : « C’est la multitude, ce n’est pas le peuple que nous voulons exclure ; c’est cette multitude de vagadonds dont on ne peut saisir le domicile, ni la famille, si remuants qu’on ne peut les saisir nulle part, qui n’ont pas su créer pour leur famille un asile appréciable ; c’est cette multitude de vagabonds que la loi a eu pour but d’éloigner… Ces hommes que nous avons exclus, sont-ce les pauvres ? Non, ce n’est pas le pauvre, c’est le vagabond. »

Un autre député, Léon FAUCHER, alla plus loin : « Quels sont les ouvriers qui perdront leur droit de vote ? C’est une classe d’ouvriers rouleurs, qui s’éloignent de la commune où ils sont nés et connus, sans esprit de retour ; c’est une classe d’ouvriers qui n’ont pas de famille ; c’est une classe qui s’excède souvent de travail pour s’excéder ensuite de boisson ; c’est une classe qui ne connaît pas de Dieu ! C’est une classe qui vit trop souvent dans la prostitution. »

PERDIGUIER s’insurgea contre ce langage. Il rappela les termes de la Constitution de 1848 : « La souveraineté réside dans l’universalité des citoyens français. L’élection a pour base la population. Le suffrage est direct et universel. Sont électeurs, sans condition de cens (c’est-à-dire sans tenir compte de leur fortune) tous les Français âgés de vingt-et-un ans, et jouissant de leurs droits civils et politiques. «  (…)

Et il cita un exemple d’injustice en se souvenant de son pays natal : « Vous habitez, ô vous, quatre Hercule de mon village, frères Renaud, mes amis, la maison où vous êtes nés, avec votre père devenu veuf, qui a usé de son droit en votre faveur ; vous êtes citoyens ! Mais votre père se remarie ; il quitte le toit qui vous abritait tous, il va demeurer chez sa nouvelle épouse… Votre qualité disparaît aussitôt, vous êtes des vagabonds et votre père, en quittant Morières pour Avignon eut changé de commune, il serait lui-même un vagabond.

« Qu’il faut peu de choses pour faire d’un honnête homme, de l’homme le plus considérable, un vagabond, un indigent, un ivrogne, un prostitué ! Je viens de le prouver par des exemples saisissants, incontestables, et on me rendra cette justice de convenir que je l’ai fait avec modération. »

La loi du 31 mai 1850 ne fut appliquée qu’une seule fois, à Paris, lors d’une élection complémentaire, en novembre 1851. Puis elle fut abolie le 2 décembre 1851… par le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III…

          

Mis en ligne le 31/09/2016

1916 : Le couvreur

1916 : Le couvreur "Angevin Cœur de France" meurt à Verdun …

Le musée conserve un grand chef-d’œuvre de couverture dont l’histoire est émouvante. En 1913, le compagnon Alfred Clément BONVOUS, Angevin Cœur de France, et son père Joseph Alfred, Angevin la Clef des Cœurs, entreprirent de reconstituer le grand chef-d’œuvre des compagnons couvreurs d’Angers. Construit en 1837 mais détruit en 1879, il n’en restait que les plans dont s’inspirèrent le père et le fils BONVOUS, couvreurs émérites dont on lira la notice biographique à partir de l’onglet GENEALOGIE du site.
La mobilisation du 1er août 1914 vint interrompre leur travail. Parti au front le 20 mai 1915, le caporal Alfred BONVOUS fils tomba au Bois de Vaux-Chapitre le 18 juillet 1916.

Son père, sublimant sa douleur, poursuivit seul l’œuvre entreprise et ne l’acheva qu’en 1922, ayant découpé et assemblé près de 7600 ardoises durant 3771 heures de travail. Il le dédia à son fils en insérant sur l’un des dômes cette mention en lettres d’ardoises finement découpées : « Bonvous Angevin la Clef des Cœurs à Angevin Cœur de France mon fils tué à Verdun 1916 / Fais bien Laisse dire N’oublions jamais 1914 / La fin couronne l’œuvre UVGT 1921 ».

On y remarque aussi les emblèmes des deux auteurs, formant une frise à l’égout du toit circulaire : une clef au centre d’un cœur renversé (la Clef des Cœurs) , une fleur de lys au centre d’un autre cœur (Cœur de France).

 Détail du chef-d'oeuvre d'Alfred et Joseph Bonvous
 
Un compagnon couvreur le décrivait en ces termes en 1931 : « Tout ce qui peut se concevoir de formes difficiles, d’audaces constructives, concourt à l’embellissement de cet édifice monumental. D’une embase circulaire, soutenue par une colonnade, s’élève harmonieusement une pyramide octogonale dont les noues en langue de pivert sont d’un harmonieux effet. Huit colonnettes supportent une continuité de demi-dômes allant en s’amincissant pour se terminer en un gracieux campanile dessiné par quatre outeaux, chapeauté d’une minuscule demi-sphère. »

BONVOUS père décéda à Angers en 1929. Sa veuve légua le chef-d’œuvre à la cayenne des compagnons couvreurs du Devoir de Tours. Le 15 août 1931, à l’occasion du 20e anniversaire de la fondation de la Société protectrice des Apprentis de la Ville de Tours, il fut présenté au maire, à l’hôtel de ville, en présence de 400 compagnons. Puis il fut déposé au musée compagnonnique, alors installé au musée des beaux-arts.
 
 

En janvier 1917, la Revue des Groupes fraternels des Compagnons du Devoir sous les Drapeaux publiait l’article suivant en hommage à ce valeureux compagnon :

NOS MORTS

Alfred-Clément BONVOUS

Angevin Cœur-de-France Compagnon Passant Bon Drille Couvreur

Parmi nos nombreux frères tombés glorieusement pour la Patrie et devant la tombe desquels nous nous inclinons respectueusement un, en raison de son activité et de son dévouement inlassables pour les œuvres compagnonniques, mérite une mention particulière et d’être cité en exemple.

Alfred BONVOUS était né à Angers, le 21 Avril 1888, d’une de ces vieilles familles compagnonniques d’artisans passionnés pour leur métier et pour le compagnonnage, dont George Sand a pu dire qu’elles étaient la Noblesse du travail.

Comme apprenti et ouvrier, il suivit les cours de l’Ecole Régionale des Beaux-arts d’Angers où il obtenait le 1er prix de Géométrie descriptive. Suivant les Cours Professionnels théoriques et pratiques sur l’Art du Couvreur dans ses applications techniques, cinq planches exécutées par lui furent exposées à l’Exposition Nationale d’Angers 1905.

Alors il commença son Tour de France et fut reçu à Paris le 1er Novembre 1906 sous le nom d’Angevin Cœur de France ; il travailla à Paris, à Lyon et en Belgique, puis passa par Nice, Marseille, visita la Provence et rapporta suivant la tradition, cachets et couleurs ; partout où il passa il laissa le bon souvenir fraternel d’un bon ouvrier, d’un bon Compagnon mutualiste, homme d’action moderniste.

En septembre 1911, à Tours, secrétaire du congrès des Compagnons Passants et Bons Drilles Couvreurs réunis, il prit la plus grande part aux discussions qui firent aboutir deux importantes revendications.

1° La fusion des caisses des villes du Tour de France par la formation d’une Mutuelle corporative générale dont Tours fut déclarée ville centrale.

2° La réunion des plombiers-zingueurs à la corporation des Compagnons couvreurs en un même rite.

Plus tard il fut un de ceux qui soutinrent et encouragèrent son oncle dans la création des Groupes Fraternels des Compagnons du Devoir du Tour de France sous les drapeaux, qui devaient être un nouveau lien entre les jeunes Compagnons soldats dans une même ville et qui, sans ce groupement fraternel, auraient pu s’ignorer, au lieu de bénéficier d’une solidarité bien comprise. Lui-même en fonda une section à Angers qui n’eut que quelques réunions, la guerre qui nous l’a enlevé étant survenue.

Mais il pensait aussi à l’avenir du Compagnonnage et était de ce fait un chaud partisan d’une Fédération Compagnonnique et intercompagnonnique destinée à encourager et à soutenir les petites sociétés.

Le Soldat. Appelé par la mobilisation, Alfred BONVOUS, caporal au 169e d’infanterie fut blessé une première fois le 26 septembre 1915, en Champagne.

Enfin, à Verdun, dans une attaque au Bois de Vaux-Chapitre, Angevin Cœur de France tombait pour sa Patrie, frappé en plein front, vers 5 heures du matin, le 18 juillet 1916 ; il avait 28 ans !

Le Bienfaiteur. Malgré son jeune âge Alfred BONVOUS était un homme de caractère qui ne craignait pas la mort, mais déjà pensait qu’il pouvait disparaître et prenait des dispositions testamentaires devant assurer après lui la continuation de son œuvre compagnonnique et l’avenir social du Compagnonnage.

Dans ce but, il fait un don de 2000 francs à la Caisse des Veuves, Orphelins et Mutilés de la guerre de sa corporation ; un autre don de 1000 francs afin d’aider, après la guerre, à la constitution d’un Congrès des Corporations du Devoir. Ce congrès ayant pour but de fédérer les corporations du Devoir.

Et c’est le C. Lejault, de Tours, trésorier général de la Société de Compagnons Passants Bons Drilles Couvreurs Zingueurs Plombiers, qui est chargé de l’exécution de ses dernières volontés.

Voilà l’homme de cœur, l’ouvrier d’élite, la vrai Compagnon dans toute l’acceptation du terme, dans toute la noblesse du titre qui vient de disparaître.

Le Compagnonnage vient de faire en lui une perte cruelle mais de tels hommes d’élite ne disparaissent pas entièrement, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont laissé ne peuvent périr, ils ont semé le bon grain dans la bonne terre, la moisson sera riche.

Alfred BONVOUS d’Angers, dit Angevin Cœur de France, restera pour les jeunes un modèle d’abnégation et de dévouement sincères à la cause compagnonnique à laquelle il s’était entièrement consacré.

Dans le Livre d’Or de notre Devoir son nom sera pour les générations successives un immortel souvenir où elles puiseront dans l’exemple : la virilité qui fait les hommes de cœur.

 
BON (Mathurin)

C. P. Couvreur, de la cayenne de Paris.

 Citation à l’ordre de la Division « Alf. BONVOUS, bon caporal, brave, courageux, le 18 juillet 1916 s’est élancé courageusement en avant à l’attaque par surprise d’un point d’appui occupé par l’ennemi, a été grièvement frappé au cours de l’attaque. »

 Le 10 Août 1916.

Le Général Riberpray

(128e Division).

 L’arrivée du chef-d’œuvre à l’hôtel de ville de Tours en 1931  

Mis en ligne le : 28/05/2016
 

 

Un étonnant tonnelet de contrebandier donné au musée

Un étonnant tonnelet de contrebandier donné au musée

Mme Maryse CHATELAIN vient de remettre au musée un singulier tonnelet dont les petites dimensions ne permettent pas de se rendre compte de sa difficulté d’exécution. En effet, il n’est long que de 17, 5 cm, d’un diamètre de 10 cm au bouge (la partie bombée centrale) et de 7,5 cm aux cercles des fonds. Apparemment ce tonnelet n’est pas un récipient que l’on peut remplir, car il ne comporte pas de fonds.

C’est une sorte de cylindre, de gros rond de serviette, dont l’intérieur, au centre, est bombé et les extrémités évasées. Et pourtant, il s’agit bien d’un contenant car il est composé de 10 douelles (les planchettes) convexes (à l’extérieur) et concaves (à l’intérieur), soigneusement taillées en biseau selon un angle précis sur toute leur longueur, pour former un cercle puis assemblées par une sorte d’encoche en V à leur extrémité. Le tout est cerclé pour que les douelles ne se disjoignent pas.




Le compagnon tonnelier-doleur du Devoir Eric FOURTHON, Bordelais Noble Coeur, nous a expliqué la construction de ce fût, qu’il a lui-même réalisé comme travail de réception.
« Il s'agit d'un double fût. Deux fûts, un concave et l'autre convexe, sont liés par leurs têtes afin de former un espace creux entre eux. Il existe différentes méthodes pour le réaliser:
- Assemblage de deux fûts distincts assemblés par rognage ;
- Assemblage de douelles individuelles par le peigne (haut de la douelle), puis jointées. L'assemblage est ensuite monté en fût. Si la technique est maîtrisée, il est très difficile de voir l'endroit où se joigne les douelles concaves et convexes. Il s'agit là de la méthode utilisée pour notre petit tonnelet. »
Voici le schéma des coupes et assemblages des douelles.



Le tonnelet du musée est percé au centre et à l’extrémité d’une douelle : on peut donc remplir le fût par un orifice et le vider par un autre. On appelle cet objet un « tonnelet trompeur » ou « de contrebandier ».

Il s’agit d’un tour de force, une sorte de chef-d’œuvre que d’habiles ouvriers ou compagnons tonneliers ont parfois réalisé. On en connaît un autre au musée du Compagnonnage, confectionné par le compagnon Victor PATRICE, Angoumois l’Ami des Arts. Il en existe un autre au musée du Vieux Chinon (Carroi des Arts), un au musée d’Annecy (Haute-Savoie) et quelques autres dans des collections privées.

Celui que vient de remettre au musée Mme CHATELAIN provient de la famille de son mari. Il était issu d’une famille de charrons de Souvigny-en-Sologne (Loir-et-Cher), dont l’un des membres, au XIXe siècle, a peut-être fait fabriquer cet objet de curiosité par un tonnelier de sa commune, ou se l’est fait offrir.

Merci à Mme Maryse CHATELAIN et au compagnon Eric FOURTHON pour ce don et ces informations techniques.

Cet objet est visible dans la section « Tonneliers-doleurs » de la grande salle du musée.

Mis en ligne le : 28/05/2016

L'histoire du café Breton – suite et fin

L'histoire du café Breton – suite et fin

Lors des deux précédents épisodes, nous avons vu que le café Breton avait été fondé au milieu du XIXe siècle par un compagnon doleur nommé Nicolas Toussaint BRETON. Il fut repris par son gendre Ferdinand LEGEAY, compagnon tonnelier-doleur, qui en fit le siège de plusieurs sociétés compagnonniques, son épouse étant Mère des cordonniers, tisseurs, tonneliers, serruriers, menuisiers et charrons. Puis, après 1920, il céda successivement le fonds à deux autres compagnons tonneliers, les frères GOURRAUD, dont les épouses prirent le titre de Mère.
L’ancienne Mère, Mme LEGEAY décède en 1929. Son mari est toujours propriétaire des murs de l’hôtel et des locaux annexes. En mars 1932 il cède le fonds à un compagnon sellier du Devoir nommé Gustave CHENET. Pour la première fois ce n’est plus un tonnelier qui exploite le café Breton.

Gustave CHENET est né aux Hermites (Indre-et-Loire) le 24 juin 1888. Il a été bourrelier à Chouzy-sur-Cisse (Loir-et-Cher) et a été reçu tardivement compagnon, le 18 juin 1931 à Tours (il avait 43 ans), sous le nom de Tourangeau Va de Bon Coeur.
Lorsque le couple s’installe au café Breton, Mme CHENET devient Mère des compagnons cités ci-dessus, puis des bourreliers-selliers, qui étaient jusqu’alors place de Châteauneuf, chez les frères DEROCHE, à la Croix-Blanche. Suivent dans les années 1935-1936 les compagnons maréchaux-ferrants, les charpentiers, les couvreurs et plâtriers, qui étaient aussi à la Croix-Blanche. Les compagnons boulangers s’installent enfin en 1936 chez Mme CHENET, après avoir quitté Mme JOYEUX, rue de la Serpe. Tous les compagnons du Devoir sont désormais au café Breton.

Le 1er septembre 1932 et le 8 février 1933, Ferdinand LEGEAY donne à l’Alliance compagnonnique tourangelle ses immeubles de la place des Halles, au 9 (locaux annexes) et au 13 (le café-hôtel-restaurant). Les compagnons du Devoir deviennent propriétaires de leur siège et le sont demeurés jusqu’à aujourd’hui. F. LEGEAY décède le 18 novembre 1940.

La guerre passée, en 1947, les époux CHENET cèdent le fonds à un autre compagnon sellier. Il s’agit d’André ONDET, l’ancien apprenti de Gustave CHENET à Chouzy-sur-Cisse. Né en 1897, il a été reçu compagnon à Paris en 1924 sous le nom de Blois Va de Bon Cœur. Il a épousé Alice COCHET, la fille du Père et de la Mère des compagnons selliers de Paris.
Mme ONDET devient la Mère des compagnons du Devoir de Tours et avec son mari ils tiennent le café Breton jusqu’en décembre 1955. Puis le couple CHENET en reprend la gestion jusqu’en 1962, année du décès de Mme CHENET. Gustave CHENET est alors âgé de 74 ans et son fils André lui donne la main. Il sera reçu compagnon cuisinier des Devoirs Unis (à l’Union Compagnonnique), à Tours, le 3 octobre 1964, sous le nom de Tourangeau Va de Bon Cœur. Le café Breton restait ainsi tenu par un compagnon.

André CHENET exploitera l’établissement jusqu’en 1977. Entre temps, l’Association ouvrière des compagnons du Devoir et la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment avaient acquis leurs propres sièges, rue Littré et rue de la Serpe. Le café Breton n’était plus celui des compagnons du Devoir...

 
Madame ONDET à l'Ascension 1948


Madame CHENET et les compagnons du Devoir devant le café Breton en 1961

L'histoire du Café Breton, siège des Compagnons du Devoir suite...

L'histoire du Café Breton, siège des Compagnons du Devoir suite...

Dans la première partie de cette histoire, nous avons vu que le café Breton avait été fondé au milieu du XIXe siècle par un compagnon doleur nommé Nicolas Toussaint BRETON dit Blois la Prudence (1819-1897). Son gendre, Ferdinand LEGEAY, dit Manceau la Belle Conduite (1857-1840) perd son épouse en 1889. Deux ans plus tard, le 2 février 1891, il se remarie avec Marie PASGE (Pasgé).

Les époux LEGEAY bénéficient à l’aube du XXe siècle d’un emplacement idéal, devant les halles de Tours. L’établissement n’est pas qu’un café, c’est aussi un restaurant et un hôtel pourvu de dépendances au n° 9, avec des remises et des écuries. Et des caves renommées, considérées comme parmi les plus riches en vieux crus tourangeaux !

Le café Breton est attractif. Presque tous les compagnons de différentes corporations, jusqu’alors dispersées, vont progressivement y établir leur siège.

Les premiers sont les cordonniers-bottiers. Ils quittent leur Mère du 11, rue de la Serpe (Mme CRITEAU) et s’installent au café Breton en 1895. Mme LEGEAY devient leur Mère. En 1902, c’est au tour des tonneliers-doleurs, qui étaient en face, au 6, place Saint-Clément (place des Halles), chez Mme RICHE. En 1903, les menuisiers quittent leur siège du 5, rue Victor-Hugo. Tout comme les serruriers, qui étaient 6, place Saint-Clément. En 1905, ce sont les compagnons tisseurs-ferrandiniers qui partent du 32, quai Saint-Symphorien (Paul-Bert) pour venir chez le Père et la Mère Legeay.

Enfin, en 1908 est fondée l’Alliance compagnonnique tourangelle, pour fédérer les compagnons du Devoir, créer une société protectrice d’apprentis et aménager un musée compagnonnique. Tout naturellement l’Alliance fixe son siège au 13, place des Halles.
Pour le moment, les charpentiers, les couvreurs, les charrons, les maréchaux, les bourreliers et les boulangers ont des sièges indépendants (rue Colbert, de la Grosse-Tour, Ragueneau, place de la Croix-Blanche, rue du Commerce et de la Serpe).

Après la Grande Guerre, les époux Legeay estiment qu’il est temps de prendre un peu de repos. Ils sont âgés de 63 et 60 ans. Et en 1920, c’est encore un compagnon tonnelier-doleur qui leur succède. Qui plus est, on reste en famille puisqu’il a épousé la nièce de la Mère LEGEAY. Il se nomme Georges GOURRAUD. Né en 1889 à Rochecorbon (37), il a été reçu compagnon à Tours, à la St-Jean 1908 sous le nom de Tourangeau l’Amitié. Mme Rose-Marie GOURRAUD devient la Mère des compagnons précités. Hélas, le café Breton n’est pas tenu bien longtemps par les époux GOURRAUD puisque Georges décède en septembre 1921 des suites de maladie contractée durant la Grande Guerre. Il n’était âgé que de 32 ans.

Et c’est un quatrième compagnon tonnelier-doleur qui lui succède. A nouveau, la cession du fonds s’opère en famille puisqu’il s’agit de Philippe GOURRAUD, frère du précédent Père des compagnons. Né en 1885 à Saint-Symphorien, Philippe GOURRAUD a été reçu à Tours, à la St-Jean 1904, sous le nom de Tourangeau Va Sans Crainte. Son épouse Yvonne prend aussitôt le titre de Mère des compagnons du Devoir (tonneliers, cordonniers, menuisiers, serruriers, tisseurs). A la Ste-Catherine 1922 les compagnons charrons viennent aussi s’établir chez elle.

Le couple tient l’établissement jusqu’en 1932 et le fonds est ensuite repris par les époux CHENET.

Une autre période débute alors, qui sera contée dans la prochaine lettre d’information…
   

Le Café Breton en 1920



Mme GOURRAUD à gauche et Mme LEGEAY à droite

L'histoire du Café Breton, siège des Compagnons du Devoir

L'histoire du Café Breton, siège des Compagnons du Devoir

Tous les Tourangeaux connaissent le café Breton, alias hôtel Saint-Jean, au 13, place des Halles. Le bâtiment est toujours propriété de l’Alliance compagnonnique Jacques-Soubise, dont les locaux sont à deux pas, au numéro 9. 

Mais connaît-on l’histoire de cet établissement dans ses relations avec le Compagnonnage ? En voici les grandes lignes. C’est aussi une véritable saga de tonneliers…

 1 - LA NAISSANCE DU "CAFE BRETON"

Et d'abord, pourquoi "café Breton" et hôtel "Saint-Jean" ? Certains pensent que c'est une allusion au "breton" (ou "berton", comme disaient les vieux Tourangeaux). Le breton est le vin issu du cépage cabernet franc, celui qui produit notamment le chinon et que Rabelais citait dans Gargantua (chapitre III) : "J'entends de ce bon vin breton, lequel ne croît en Bretagne, mais en ce bon pays de Verron." Et du "berton", il en a coulé dans les murs du 13, place des Halles ! Mais il n'en est rien car le café Breton doit son nom à son fondateur, dont nous allons conter l'histoire plus loin. Quand à l'enseigne "Saint-Jean", il s'agit d'une dédicace au patron des tonneliers, saint Jean-Baptiste, lequel, selon eux, aurait été décapité avec une doloire, la lourde hache dont ils se servaient pour façonner les douelles de leurs fûts.

L’histoire débute à Saint-Arnoult (Loir-et-Cher), le 29 octobre 1819. Ce jour-là, François BRETON, un cultivateur, et Madeleine LOUIS, son épouse, déclarent la naissance de leur fils Nicolas Toussaint. Ce garçon sera reçu compagnon doleur (tonnelier) à Cognac en 1847 sous le nom de Blois la Prudence. Il s'établit à Tours au milieu du XIXe siècle, au 11, rue des Fossés-Saint-Clément.

Le 21 février 1854 il épouse Louise MAGDELAINE, née à Saint-Germain-du-Val (Sarthe), le 27 avril 1822. Elle est la fille d’un couple de cultivateurs alors établis à Bazouge (Sarthe) et elle travaille comme gagiste (employée) à Paris.

Le numéro 11 de la rue des Fossés Saint-Clément doit à peu près correspondre à l’emplacement de l’actuel café Breton. Son adresse est un peu fluctuante (au 11, au 19), mais en 1882 la famille Breton est bien établie au n° 13 de la place Saint-Clément créée à partir de la rue élargie. C’est l’actuelle place des Halles. 

Toussaint Breton est un tonnelier et comme beaucoup d’autres, il est aussi marchand de vins et tient un comptoir. Les affaires marchent bien. La famille s’agrandit.

La première fille du couple, Marie Louise, née en 1859, se marie le 28 novembre 1882 à… un tonnelier nommé Jean-Pierre TERTRAIN. Lui aussi était un compagnon, né à Beaumont-la-Ronce (37) en 1858 et reçu à Beaune en 1878 sous le nom de Tourangeau le Coeur Sincère. Leur fils Georges, né en 1890, sera également reçu compagnon tonnelier-doleur en 1910 sous le nom de Tourangeau le Bien Estimé.

La seconde fille, Joséphine Léontine, est née en 1862. Le 1er juin 1886 elle épouse Ferdinand LEGEAY. C'est encore un compagnon tonnelier, né à Saint-Vincent-du-Lorouër (Sarthe) en 1857 et reçu compagnon en 1883 sous le nom de Manceau la Bonne Conduite. 

Leur union est de courte durée puisque Joséphine meurt le 1er juillet 1889. Ferdinand LEGEAY est entre-temps devenu le gérant ou le propriétaire du café-restaurant de son beau-père. Ce dernier l’avait développé et en avait fait un hôtel pourvu de remises et d’écuries, car le quartier était devenu le centre du commerce de gros depuis la construction des halles en 1866.

Le 2 février 1891 Ferdinand LEGEAY se remarie avec Marie PASGE (Pasgé), une cuisinière née à Betz-le-Château en 1860. Elle est veuve d’un machiniste des chemins de fer, depuis 1887.

Quant au fondateur du café-restaurant, Toussaint BRETON, il décède le 21 septembre 1897. Devenu « rentier » selon l’acte de décès, il s’était retiré des affaires et vivait rue Eugène-Suë.

Avec le nouveau siècle commence l’histoire du siège des compagnons du Devoir et de la Mère LEGEAY. 

A découvrir le mois prochain...

                               

 La Mère et le Père LEGEAY

1915 : Un regard sur l'apprentissage …

1915 : Un regard sur l'apprentissage …

Le bouleversement de la Grande Guerre a déclenché chez les compagnons la nette prise de conscience qu’ils étaient en train de passer d’un monde à un autre. L’après-guerre était anticipée comme l’époque où il faudrait réformer en profondeur leurs institutions, sous peine de disparaître.

Ainsi, dans la Revue des groupes fraternels des compagnons sous les drapeaux, publiée en novembre-décembre 1915, un correspondant signant E. DRAGEL, L’Ami des Arts, fait part de ses réflexions sur « La Question de l’apprentissage ». Ses propos sont à peu près ceux que l’on entend aujourd’hui encore…

Voici de larges extraits de son texte :

« Tout le monde, du moins ceux qui s’intéressent au travail et aux travailleurs, l’a dit son mot, donné son avis, préconisé un remède à cette crise de l’apprentissage qui ne fait de doute pour personne.
Il restait pourtant quelque chose d’oublié puisque nous n’avons pas encore entendu dire que la question de l’éducation familiale de l’enfant pouvait jouer un certain rôle dans cette question qui nous préoccupe à si juste titre ; il nous semble pourtant qu’elle a son importance !
De suite reconnaissons-le, beaucoup de parents, aussi bien à la ville qu’à la campagne, n’aspirent plus qu’à faire de leur fils le continuateur perfectionné de leur œuvre.
Non ! ce fut trop dur ! ils ont trop souffert, eux ; leur enfant verra du meilleur temps ! (…)
Ils se saigneront plutôt aux quatre veines mais il aura une instruction théorique qu’eux n’ont jamais connue. (…)

L’atelier paternel, d’où pourtant sont sortis des travaux très appréciés, bah ! quelle blague ! vieilles méthodes ! Plus ça. Parlez-moi de la grrrande usine ! là on y trouve des ouvriers conscients, etc., ma place est là et pas ailleurs !!! dit-il.
Alors le brave homme de père, quoique inquiet, va chercher parmi ses relations le piston qui fera entrer son jeune homme dans la fameuse usine ; ce sera très facile, et voilà le fils d’un artisan hors ligne qui, lui, a produit autrefois un chef-d’œuvre avant d’être maître ouvrier, devenu l’accessoire d’une belle machine ! 
Mais cette machine il n’à la conduire ( ?) que huit ou neuf heures par jour seulement, pas comme chez le père où les journées sont plus longues !
Lui, au moins, il est un homme libre après cette journée terminée ; il va bien s’enfermer au café comme c’est son droit. N’a-t-il pas fait sa production ? (…)

Ca ne fait pas toujours plaisir au père, - ça lui coûte cher aussi – mais maman ne préfère-t-elle pas voir son dodo comme cela, que le savoir sur une route du Tour de France, le pauvre chéri !
Parlez donc à ce jeune homme de solidarité quand il fait sa manille, il vous répondra : « je paie mes cotisations au syndicat, c’est le Bureau que ça regarde ».
Ne lui parlez pas du Compagnonnage, de son organisation mutualiste, de ses bienfaits. Non ! Vieillerie ça ! C’était bon pour les vieux ; il est lui de la nouvelle Ecole ! (…)

Encore une chose : n’avons-nous pas tous vu dans les ateliers des gamins répondre insolemment à l’observation très justifiée d’un bon ouvrier ; celui-ci a-t-il osé donner la gifle bien méritée qui aurait peut-être relevé l’enfant du péché de paresse, vite le père accourt : « Je défends que l’on touche à mon enfant, il est ici pour apprendre à travailler ( ?) et non pour être martyrisé, etc. » (…)
Reconnaissons que dans le temps passé, il y a eu des abus, quelquefois de la tyrannie dans la manière de faire les apprentis ; notre époque tombe dans l’exagération contraire. (…)

Allons, Parents ! n’attendez pas tout des organisations compagnonniques, ouvrières ou officielles.
Votre rôle commence plus tôt, il est à la maison : c’est vous qui, dès l’enfance, devez inculquer à vos futurs continuateurs le goût des belles choses, l’obéissance, le respect aux ouvriers d’art et cette idée qu’ils ne doivent pas être simplement des machines à production intensive, mais de bons ouvriers, s’ils ne peuvent pas être tous des artistes. »

  Apprenti serrurier et son formateur en 1919

 Apprentis autour d'une machine à emporte-pièce en 1919

A gauche : Apprentissage du limage d'une soudure en 1919

Mis en ligne le : 01/10/2015

Il y a cent ans :

Il y a cent ans : "Après la guerre, il ne faudra pas simplement des paroles..."

Voici des extraits d’un article publié en septembre 1915 dans le numéro 2 de la Revue des Groupes fraternels des Compagnons du Devoir sous les drapeaux. On prend conscience à travers ces quelques lignes, du sentiment que leurs auteurs éprouvaient à l’endroit de leurs associations : celles de sociétés vieillissantes, manquant de dynamisme, faisant passer le décorum avant l’essentiel, dépourvues de militants, enfermées dans un corporatisme étroit. Constat sévère que seule la guerre a permis de publier, car la teneur des articles parus dans les journaux compagnonniques avant 1914 étaient plus modérés. Après 1918, les compagnons sauront s’inspirer de ces lignes pour rénover leurs institutions.

« Après la guerre le Compagnonnage du Devoir aura besoin de concentration générale, soit par l’intercompagnonnique, soit par une fédération ; que ce soit l’une ou l’autre, ou l’une et l’autre agencées, c’est toujours la prospérité du Devoir qui sera le grand but de tous. (…) Un Tour de France à réviser, un Devoir avec de grandes portes et de larges fenêtres où, sans distinction de corps d’état, un Compagnon du Devoir trouve dans n’importe quelle ville : embauche, crédit, gîte. La lutte devra se faire sans répit contre des sièges corporatifs où l’alcoolisme est encouragé par l’embauche accordée de droit à l’aspirant ou compagnon qui prend le plus d’apéritifs chez certains Pères bistros.

Il nous faudra des sièges compagnonniques modernes, confortables, basés au besoin sur les données de consommation coopérative. Pour cela il faudra encore une entente compagnonnique pécuniaire. (…) Peut-on supposer que dès qu’il sera question de réformes, les corporations du Devoir, au lieu d’y travailler courageusement, préféreront clouer à la porte du temple cette pancarte rationnelle : Fermé à tout progrès par nécessité… ?

Pour s’unir après la guerre, il ne faudra pas simplement des paroles, des cortèges bannières déployées, couleurs flottantes, ni chefs-d’œuvre portés comme autant d’ostensoirs pontifiants sur des brancards à crépines d’or. (…)
Que de fois nos gens « jeunes reçus » se sont demandés s’ils n’étaient pas des dupes ; aux fêtes corporatives ou autres, les tables sont toujours garnies d’adhérents,  à ces fêtes se succédant des lendemains à longs mois où nos sièges corporatifs sont déserts… (…)

Nos bureaux corporatifs devront être attribués à des militants. Il faudra des militants pour assurer à nos Compagnons du Devoir mutilés des emplois professionnels. Il faudra des militants pour parler au cœur des Compagnons du Devoir, qui après la guerre voudront rester paisibles. (…)

Aussi, vous ! chers Compagnons aux Armées dans vos tranchées, dans vos dépôts, discutez entre vous de ces différents problèmes. Le temps que vous avez de disponible ne sera pas du temps perdu. Nous acquerrons ainsi dans vos échanges de vues une force comme vous obtenez dans vos épreuves journalières. La ténacité, elle nous sera nécessaire après la guerre pour lutter contre cet égoïsme que nul n’ignore et qu’il faudra abattre pour faire un Devoir libéral et solidaire dont vous serez les libérateurs. »

 « La lutte devra se faire contre des sièges où l’alcoolisme est encouragé… »

A gauche : « Il ne faudra pas simplement des cortèges bannières déployées, couleurs flottantes… »

Mis en ligne le : 30/05/2015

1915 : « Après 1870 ! … après… demain ? »

1915 : « Après 1870 ! … après… demain ? »

Dès les premiers mois de la guerre, les compagnons du Devoir se préoccupèrent de ce que deviendraient leurs sociétés lorsque la paix serait revenue. Ils avaient conscience que la guerre marquait la fin d’une époque et qu’il faudrait réformer le Compagnonnage sous peine de décliner et de disparaître.

Les propos qui suivent expriment bien ce constat. Ils sont exprimés par le compagnon tourneur du Devoir Emile BAUDET, Saintonge le Soutien du Devoir (1869-1948), établi à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime). Ils ont été publiés dans la Revue des Groupes fraternels des Compagnons du Devoir sous les Drapeaux en septembre 1915.

E. BAUDET fixe à 1848 le début du déclin du Compagnonnage, qui se voit concurrencé par l’essor d’une multitude de sociétés de secours mutuels offrant aux ouvriers des avantages sociaux équivalents à ceux des Devoirs.
En 1867, un compagnon tourneur  de La Rochelle nommé MEUSNIER lança l’idée d’un projet d’hôtel des Invalides pour les vieux compagnons. A la même époque, les idées d’Agricol PERDIGUIER et de Frédéric ESCOLLE faisaient leur chemin pour réformer les compagnonnages et tendre vers une plus grande fraternité entre les sociétés. « Tout était donc prêt, écrit E. BAUDET, pour le grand but à réaliser : la vraie chaîne d’alliance des compagnons de tous les Devoirs réunis dans une même pensée d’Amitié, de Fraternité et d’Humanité. »

Puis il explique que cet élan fut brisé par la guerre de 1870 : « La guerre de 1870 éclata, chacun fit son devoir, on luttait et on mourait pour la Patrie. Toutes les espérances sociales du Compagnonnage s’effondrèrent à la suite de cette guerre. Une nouvelle évolution industrielle allait compléter le désastre : le machinisme avec toutes les conséquences professionnelles qu’il entraîne. »

Suivit la naissance de la Fédération compagnonnique de tous les Devoirs réunis, en 1874, à l’initiative de Lucien BLANC. Mais, selon E. BAUDET, cette création n’enraya pas le déclin et aboutit à la division du Compagnonnage : « Cette Fédération des Devoirs unis, au lieu de soutenir les corporations du Devoir, voulut créer un compagnonnage nouveau taillé de toutes pièces sur des ruines : un compagnonnage sans Rite composé de tous rites. » Emile BAUDET évoque ici la création de l’Union Compagnonnique des Devoirs Unis en 1889.

Il poursuit en remarquant que le projet de MEUSNIER finit tout de même par se concrétiser partiellement, puisqu’à l’initiative des compagnons du Devoir qui n’avaient pas rejoint l’Union Compagnonnique, furent crées des caisses de retraite sous l’égide du Ralliement.

Le compagnonnage du Devoir remontait la pente et prévoyait d’organiser un congrès en 1914, en vue d’unifier toutes les sociétés du Devoir, en conservant leurs traditions respectives, différentes selon les métiers.

Et il ajoute : « La guerre de 1914 vint et continue ! » mettant fin une nouvelle fois aux projets en cours. Et de s’interroger : « Que ferons-nous après demain : retomberons-nous dans les fautes du passé à vouloir vivre seules corporations du Devoir ? Corporations qui s’éteignent et qui voudraient vivre. Citons un exemple, celle des tourneurs : pourquoi ne pas élargir la porte qui est si étroite, l’élargir pour laisser passage aux tourneurs sur chaises, sur bois, aux sculpteurs ? pourquoi, corporations des forgerons et serruriers (…) refuser la vie à des corporations sœurs qui voudraient vivre côte à côte avec vous, telles celles des mécaniciens, ajusteurs, etc. ? Tout cela, c’est l’après demain. Les Compagnons du Devoir auront-ils le cœur assez haut, assez ferme, pour le vouloir ? »

Emile BAUDET ne fut pas le seul à vouloir élargir le recrutement à des métiers similaires aux anciennes corporations du Devoir. Et après-guerre, son appel fut en partie entendu, puisque les serruriers d’un côté, les maréchaux d’un autre, reçurent des mécaniciens ajusteurs et des mécaniciens agricoles, tandis que les compagnons bourreliers admirent dans leurs rangs des selliers-garnisseurs pour l’automobile. Pour leur part, les compagnons boulangers intégrèrent le métier de pâtissier en 1939.

Ce mouvement d’élargissement aux « parties similaires » s’amplifia encore après 1945, mais ceci est une autre histoire… Retenons de tout cela que durant la Grande Guerre les compagnons ont eu conscience qu’elle marquait une rupture et qu’il fallait anticiper l’avenir pour assurer la pérennité de leurs associations.

 Ouvriers mécaniciens vers 1920 

Mis en ligne le : 31/03/2015

 

1915 : La citation du charpentier LOBLIGEOIS

1915 : La citation du charpentier LOBLIGEOIS

Même pendant la guerre l'humour gardait sa place... Le récit qui va suivre est-il authentique ? Lobligeois, Bourguignon l'Ami des Arts, a-t-il existé ? on l'ignore. Mais l'histoire de sa citation plaisait bien aux compagnons puisqu'il a d'abord été publié dans la Revue des Groupes fraternels sous les drapeaux puis, en 1926, dans Les Muses du Tour de France. Ecrit par un ami des compagnons, il nous apprend donc en quelles circonstances le compagnon charpentier Constant LOBLIGEOIS reçut ses médailles... En voici des extraits.
 
"Après la prise du Moulin Malon, en 1915, à Souchez, le caporal de zouaves Constant Lobligeois fut évacué, criblé de blessures, sur un poste de secours, où il reçut la visite de son général, qui lui donna même l'accolade. Bientôt après, on lui notifia sa citation à l'ordre du jour de l'armée :
"Caporal Lobligeois Constant, gradé d'un courage à toute épreuve. Au combat du 31 mai, sa compagnie étant assaillie de projectiles comme elle sortait des tranchées, a voulu rester debout, malgré le commandement de : Couchez vous ! deux fois réitéré par son capitaine. A une troisième injonction, a conservé la même attitude sous les balles et s'est adossé contre un arbre, refusant toujours de s'asseoir, quoique percé de cinq blessures, donnant ainsi à ses camarades l'exemple d'un sang-froid et d'un mépris du danger dignes des plus grands éloges. Croix de guerre avec attribution de la Médaille militaire."
 
Après avoir séjourné dans divers hôpitaux, ce soldat de légende fut mis en réforme et retourna dans ses foyers, où il reprit tout simplement et tout tranquillement son ancien état de charpentier. (...)
 
Un certain soir de liesse, Lobligeois et cinq compagnons charpentiers mangeaient dans une auberge, où ils venaient de remplir confortablement leur devant de gilet. Ils fêtaient la Saint-Joseph, où un aspirant était passé compagnon, qu'ils appelaient le "renard", selon l'ancienne coutume, avec des airs de protection et une tyrannie tout à fait drôles. (...)
 
- Pour clôturer la "faim" du bonde, dit le grand Lobligeois, qui pratiquait le calembour, on devrait pomper une bouteille cachetée. Qui c'est qui a des fonds ?
- Moi, balbutia le renard, je paierai deux bouteilles s'il faut, trois bouteilles...
- Hein ! s'écria Lobligeois enthousiaste, cet enfant-là n'est pas scieur de long ! il fera un bon drille ! (...)
- Oui, un drille comme vous ! Monsieur Lobligeois, racontez-nous l'histoire de votre médaille militaire, et je payerai une quatrième bouteille... et même cinq !
Les vieux charpentiers hochaient la tête de droite à gauche : - Ce renard-là a du fond, dirent-ils. Cinq bouteilles ! Oui, Lobligeois, raconte-nous l'histoire de ta citation.
 
J'étais dans l'arrière-salle. Je vis Lobligeois écarter les bouteilles de sa vue, comme des choses sans valeur désormais, les bouteilles étant vides ; mais il voulait de l'air, car il était légèrement empaffé.
 
- Je vous dirai donc, mes amis, que nous étions comme ça, devant Souchez. Tout le monde en demandait. Alors notre capitaine crie : "En avant !" et la compagnie décambute de la tranchée. Comme de bien entendu, dit Lobligeois, qui parlait bien lorsqu'il s'en donnait la peine, voilà qu'une grêle de projectiles nous pète à la gargamelle. C'est un fait constant (prénommé Constant, il mettait le mot à toutes les sauces) qu'en ces cas-là il faut se garder à carreau. On cavalait au pas de gym. Le capitaine commande ; "Couchez-vous !" Ah bien ! paf, paf, paf, paf, je reçois quatre balles dans le garde-manger. Le capitaine crie encore : "A plat ventre donc ! à plat ventre !" De quoi ? Constant Lobligeois tomber à plat ventre comme une rainette ? Fanny, des radis ! Et je reste debout,  comme c'est là-dessus, dans la citation !
 
Qu'il était beau, le grand Lobligeois, debout comme à la bataille, debout comme s'il y était, debout et percé de balles, tel un guerrier de l'antiquité !
 
- Oui, continua Lobligeois, en brave homme qu'il était, j'ai resté debout, parce que je ne pouvais pas me baisser, sans faire un malheur : j'avais là-dedans, fit-il en tapant ses poches, deux litres de vin à trois francs qui n'avaient pas de bouchon.
 
Les compagnons sourirent, ils avaient compris l'explication de Lobligeois, Bourguignon l'Ami des Arts, comme des gens qui s'y connaissaient en vraie bravoure et en bons vins."

 Charpentiers militaires

Mis en ligne le : 28/02/2015

1915 : « Le temps de Mai » par Abel BOYER

1915 : « Le temps de Mai » par Abel BOYER

Durant la Grande Guerre, beaucoup de combattants ont cherché à s’évader des douleurs du quotidien par l’écriture. Les compagnons qui avaient des talents de poète ont repris la plume entre deux attaques. Le maréchal-ferrant Abel BOYER, Périgord Cœur Loyal (1882-1959) était l’un d’eux.

En mai 1915, à Tauxières-Mutry (Marne), il compose ce poème où il exprime le contraste entre le printemps qui renaît et la guerre toujours présente : le bruit des canons étouffe le chant des oiseaux et les paysans ont déserté les champs pour combattre. Mais l’Espérance subsiste… Le poème fut publié dans la Revue des groupes fraternels d’octobre 1915, sous la rubrique « Les Muses aux Champs de Mars ».

LE TEMPS DE MAI

Par le temps de Mai que la terre est belle
Les prés sont fleuris, les taillis sont verts
Au seuil des maisons couve l’hirondelle
De belles moissons les champs sont couverts
De partout surgit et renaît la vie
Il n’est bruit que d’ailes et que de chansons
Mais, dans le lointain, grondent les canons
A d’autres pensers leur voix nous convie.

Par les matins clairs quand le soleil dore
Les coteaux chargés de fleurs, de miel
Montent les parfums que jette l’aurore
Et que la terre offre à son tour au ciel.
Les frêles muguets agitent leurs cloches
Sur les ruisselets aux sons argentins
Qui font en courant tourner des moulins
Et vont se perdant au milieu des roches.

Par les chauds midis à travers la plaine
Le vieux laboureur guide ses bœufs lents
Au creux des sillons il jette la graine
Mais du geste las de ses bras tremblant
Pourquoi ne voit-on, menant la charrue
Comme l’an passé, de robuste gars ?
C’est qu’ils sont partis combattre là-bas
Le pillard teuton qui sur nous se rue.

Jolis soirs de Mai, soirs aux mille étoiles
Soirs timbrés d’argent par les angelus
Jolis soirs sur qui la nuit tend ses voiles
Combien d’entre nous ne vous verront plus.
Mais au temps de Mai fleurit l’espérance
Et son doux soleil sèche bien des pleurs
Comme la rosée qu’il boit sur les fleurs
Il boit notre sang pour sauver la France.

Tauxières-Mutry, mai 1915
Abel BOYER,
Périgord, Cœur Loyal

 Soldats ravitaillés en pain par le boulanger Fresson, à Reims (Marne), malgré le bombardement de sa boutique.

Mis en ligne le : 30/01/2015

1915 : Que deviendront les compagnons mutilés de guerre ?

1915 : Que deviendront les compagnons mutilés de guerre ?

La Revue des Groupes fraternels sous les drapeaux renferme des articles qui montrent que les compagnons n’ont cessé de réfléchir à l’avenir de leurs institutions après la guerre. Cette revue, animée par le compagnon couvreur Auguste BONVOUS de 1915 à 1919, a été le creuset de ce que sera le Compagnonnage des 20 années qui ont suivi l’armistice.

Dans le numéro d’octobre 1915, son frère, Alfred BONVOUS, se penche sur « Les mutilés et orphelins et nos écoles professionnelles ». Voici un extrait de son article :

« A côté de ceux qui sont partis il y a ceux qui restent. Si nous devons honorer et glorifier les premiers, aux seconds nous devons notre dévouement, notre appui, notre aide.

Ces derniers, nous pouvons les diviser en trois catégories : les mutilés, les inaptes, les orphelins.

Tous les mutilés seront obligés par suite de la perte d’un membre, de s’adonner s’ils le peuvent à une autre profession ; déjà, dans beaucoup de villes, des groupements s’occupent d’eux. Nous pourrions peut-être entrer en relation avec ceux-ci pour tâcher de trouver aux nôtres, malheureusement dans ce cas, une position se rapprochant de leur métier ou en dépendant, afin de permettre à ces braves de regarder l’avenir sans frayeur.

Quant aux inaptes ne pouvant plus reprendre leur métier par suite de leurs blessures, il faudra qu’ils cherchent d’un autre côté leur gagne-pain. Dans nos écoles certains métiers stables peuvent se présenter à eux : bourrellerie, cordonnerie, tournage, etc. Probablement en suivant nos cours, pourrions-nous les instruire et les placer.

Pour ces deux catégories, certains pourraient certainement prendre des places de professeur dans les écoles corporatives. La classe ouvrière aura perdu assez de brillants ouvriers, d’artistes pour mieux dire, et devra songer à ne pas perdre complétement le patrimoine de sciences des temps passés et qui, malheureusement, commençait à disparaître.

Aux derniers, aux orphelins, nous devons servir de pères à ces pauvres petits. A Lyon, notre école avait organisé pour leur apprentissage une méthode assez juste. Il faudra l’étendre le plus possible pour les fils de ceux qui furent nos Frères et sont tombés pour nous. C’était un exemple, c’est un commencement.

A tous, nos sociétés doivent leurs plus grandes pensées. »

Et ils furent nombreux, les compagnons mutilés qui ne purent reprendre leur métier une fois démobilisés : le charpentier Marcel PELLUCHON, Saintonge la Fermeté (1892-1984), qui perdit un bras ; le boulanger Charles BARDON, Parisien la Clef des Cœurs, dont un éclat d’obus chemina des années durant pour atteindre le cœur en 1940 ; le tonnelier Georges GOURRAUD, de Tours, qui mourut à 32 ans des suites d’une maladie contractée durant la guerre ; le tisseur Pétrus SALICHON, Forézien Plein de Zèle, mort en 1925 pour la même raison ; le tisseur Alfred HUTEAU, Tourangeau le Vigilant, mort en 1932 des suites de mutilations mal soignées ; le charpentier Camille MICHON, mort en 1927 des suites de fièvres contractées en Orient…  Plusieurs d’entre eux avaient pris un petit commerce ou un café-restaurant, mais ne pouvaient plus exercer le métier qu’ils avaient appris…

Mis en ligne le : 27/12/2014

Il y a 100 ans : novembre 1913

Il y a 100 ans : novembre 1913

Dans la vie rythmée des compagnons, le mois de novembre comporte deux dates importantes : la Toussaint (1er novembre) et la Sainte-Catherine (25 novembre).
La première était l'occasion de rendre hommage aux compagnons décédés mais était aussi une date pour les réceptions de nouveaux compagnons, comme le sont les grandes fêtes chrétiennes. Ce sont notamment les compagnons charpentiers, les couvreurs, les menuisiers, les boulangers du Devoir qui faisaient (ou font encore) réception à cette date.

La seconde, c'est la Sainte-Catherine, la fête patronale des compagnons charrons du Devoir. Pourquoi ? Parce que cette vierge chrétienne de la fin du IIIe et du début du IVe siècle aurait subi le martyre avec une roue hérissée de pointes. La roue l'a fait adopter par ceux qui la fabriquent, c'est-à-dire les charrons. A la Sainte-Catherine, ils recevaient donc leurs nouveaux compagnons, l'autre date de réception étant la Saint-Jean (24 juin).

En cette année 1913, les compagnons charrons de Tours, Bordeaux, Lyon et Paris ont donc fêté leur sainte-patronne. A Paris, la fête a eu lieu le dimanche 30 novembre. La veille, on été reçus neuf nouveaux compagnons et tout le monde s'est retrouvé au banquet présidé par la Mère, Madame Andrieu, rue Charlot (IIIe arrondissement).

Le journal "Le Ralliement" du 1er mars 1914 nous donne le compte rendu de cette journée et l'on apprend d'abord que : "Une quarantaine de convives y assistaient, et plusieurs dames, par leurs charmes, étaient venus embellir cette fraternelle assemblée, où tous les compagnons, vieux et jeunes, rivalisèrent de gaîté et d'entrain par leurs chants."

L'un des convives invités, le compagnon boulanger MAGNAN, "Angoumois l'Exemple de la Justice", y prononça un discours où il évoqua ses souvenirs. Il avait alors dix ans, à Angoulême, et il accompagnait son père, compagnon boulanger, à la Sainte-Catherine des charrons de la cité. Il mentionne alors ce détail qui prend toute son importance neuf mois avant le déclenchement de la Grande Guerre : "C'était au lendemain où Thiers venait de libérer la terre de la Patrie, et notre Tour de France, débarrassé de la botte de l'Allemand. Le Pays Vidalange (un compagnon charron), y fit allusion et engagea les Compagnons à penser toujours à nos Frères Compagnons d'Alsace et de Lorraine, mais de n'en parler que dans les assemblées, en signe de sincères souvenirs."

Les anciens n'avaient donc pas oublié le désastre de 1870 et le patriotisme était très fort au sein d'une grande partie de la population.

Et puis le même journal nous donne des nouvelles du "Groupe fraternel des Compagnons du Devoir sous les drapeaux", fondé quelques années plus tôt à Angoulême par le compagnon couvreur Auguste Bonvous. On apprend qu'après Angoulême, Orléans et Poitiers, une nouvelle section vient de se créer à Angers, 18, faubourg Saint-Michel. Les fondateurs sont ceux qui accomplissent leur service militaire au 6e Génie : les compagnons menuisiers O. NEGRAULT, G. NIVERT, JANTAUD, R. PROUTEAU et les compagnons charpentiers KERMELUN et PREVOST.

Décidément, on parlait beaucoup d'armée en 1913 ! On allait en parler encore bien davantage au mois d'août de l'année suivante...

Mis en ligne le : 30/10/2013

Septembre 1913 : les compagnons cuisiniers s'installent à Londres

Septembre 1913 : les compagnons cuisiniers s'installent à Londres

Le 1er décembre 1900 fut reçu le premier compagnon cuisinier à l'Union Compagnonnique. Il fut suivi durant dix ans par quelques autres, puis les effectifs décollent à partir de 1910, sous l'impulsion d'un actif noyau de compagnons cuisiniers parisiens. En 1912, ils ne sont pas moins de 10 à être reçus, presque tous à Paris. L'année suivante, toujours dans la capitale, ce sont 23 nouveaux compagnons cuisiniers qui sont admis et Romans en reçoit un également. Ils développent une certaine autonomie au sein de l'Union et adoptent même une "constitution compagnonnique" particulière.

Mais l'étranger offre des perspectives d'embauche intéressantes et de bons salaires. La gastronomie française sait s'exporter. Quelques compagnons cuisiniers sont déjà à Londres, au Carlton, que dirige l'illustre chef Auguste Escoffier. Parmi eux, Eugène HERBODEAU, "Berry la Fidélité" et René JOACHIM, "Parisien la Franchise".  Pourquoi ne pas fonder une nouvelle cayenne de l'Union Compagnonnique dans la capitale anglaise ? Ce serait la 45e section. Et voilà le projet sur les rails !

Le jeudi 16 septembre 1913, à 23 h 30, Jules Morisseau, président général de l'Union, assisté de 5 compagnons cuisiniers et d'un compagnon sabotier, s'embarquent à Dieppe sur le Bristol. A 3 h 30, ils débarquent à Newhaven et prennent le train jusqu'à la gare Victoria. A 7 h 30, les voilà à Londres. Sur le quai les attendent les compagnons cuisiniers, qui les conduisent à l'hôtel. Tout le monde déjeune ensuite à l'hôtel de Dieppe, tenu par un Français.

L'installation de la section de Londres

En début d'après midi, la délégation des compagnons et ceux de Londres commencent la procédure d'installation de la nouvelle section. La cérémonie se déroule dans le temple de la loge maçonnique "La France", au café Royal, mis à la disposition des compagnons par les francs-maçons français résidents en Angleterre. Il est ensuite procédé à la remise de la constitution et du cachet de la nouvelle section.

Puis, comme l'ouverture d'une nouvelle ville est toujours marquée par la réception de nouveaux compagnons, trois cuisiniers sont initiés : il s'agit d'Emile FETU, "Blois Cœur Fidèle", de Jean DEDIEU, "Comtois la Sincérité" et de Jules BALENDRAS, "Parisien la Douceur".

L'heure avance… Certains compagnons doivent retourner aux fourneaux dès 17 h, aussi la cérémonie se clôt-elle et tous les participants se retrouvent autour d'un verre.
Mais ce n'est pas fini. Le soir, à 21 h, un grand banquet est préparé au café Royal. L'apéritif est servi, "quelques dames et demoiselles" sont là, les francs-maçons  aussi. Au dessert, ce sont les discours : d'abord celui du président Morisseau, dit "Jules le Tourangeau", compagnon serrurier natif de Chinon. Puis celui d'Eugène Herbodeau, suivi par Emile Fétu. Ce dernier "assure qu'il fera tous ses efforts pour faire prospérer la nouvelle section. Les éléments ne manquent pas, à Londres surtout, dans la corporation des cuisiniers. Mais ils seront prudents et feront tous leurs efforts pour n'admettre que des hommes sages, ayant une bonne moralité et possédant des capacités professionnelles." M. Aubin, franc-maçon de la loge "La France" "assure les compagnons que toutes les fois qu'ils auraient besoin des maçons, leur concours leur est acquis. Car si généralement la franc-maçonnerie n'est pas composée des mêmes hommes que le compagnonnage, ils poursuivent les mêmes buts : l'indépendance des hommes par le travail et la fraternité dans les diverses classes de la société humaine".

Enfin, la soirée se termine en chansons : "dames, demoiselles et invités font entendre de charmantes voix dans des romances françaises et morceaux d'opéras."
Le lendemain, c'est la visite de Londres en voitures automobiles et le dimanche soir une partie de la délégation rentre en France.

Un essor anéanti par la guerre

La section de Londres n'en resta pas aux intentions de bien faire. Dès le 1er octobre, elle se réunit et désigna ses responsables. Fétu est nommé président et premier en ville des cuisiniers ; Herbodeau, secrétaire ; Dedieu, trésorier ; Joachim, maître de cérémonies ; Balendras, rouleur. Cinq nouveaux candidats sont inscrits, en attente de leur prochaine réception. Le siège de l'Union Compagnonnique de Londres est provisoirement fixé au domicile d'Herbodeau, n° 2 Paris Street, au Lambeth Palace.

En 1914, la section reçoit quatre autres compagnons : GAMBRELLE, "Villeneuve-sur-Aunis le Bien Dévoué", PAILLOUX, "Mâconnais le Juste", BELLOSI, "Varello Cœur Vaillant" et FAVREAU, "Vendéen Bon Cœur".

Hélas, l'activité de la section allait être perturbée par la mort prématurée d'Emile Fétu, en septembre 1914. C'était le collaborateur d'Escoffier, mentionné et en photo à la première page du "Guide culinaire", l'œuvre du "roi des cuisiniers et cuisinier des rois".
Mais surtout, le déclenchement de la guerre contre l'Allemagne allait mettre fin à l'activité de cette cayenne prometteuse. Les Français sont rappelés et certains mobilisés. 

La section de Londres ne rouvrira pas après quatre années de guerre, mais les compagnons cuisiniers traverseront à nouveau la Manche pour perpétuer leur savoir-faire. Eugène Herbodeau y reviendra notamment en 1919, comme chef du Ritz puis du Carlton (1928), avant d'ouvrir son propre restaurant, "L'Ecu de France".

Source : journal "Le Progrès compagnonnique" du 1er novembre 1913.

Pour en savoir plus sur l'histoire des compagnons cuisiniers, se reporter à la conférence de Jean PHILIPPON, "Bordelais la Constance", publiée dans le numéro 9 des Fragments d'histoire du Compagnonnage. Cliquer ici

Eugène HERBODEAU et Auguste ESCOFFIER

 Mis en ligne le : 13/08/2013

Un important don de chansons compagnonniques

Un important don de chansons compagnonniques

Le petit-fils d'un compagnon maréchal-ferrant du Devoir vient de remettre au musée un ensemble de chansonniers et autres documents, ayant appartenu à Clément Edouard FRANCHET (alias Edouard BOYER), né en 1885 et décédé en 1974. Ce compagnon natif de Seine-et-Marne, dit "La Brie Marche Sans Peur", semble avoir été reçu à Bordeaux en 1904.

  Clément Edouard FRANCHET en 1904 (premier rang, à droite)

Le lot d'archives comprend notamment un cahier relié où le maréchal a copié soigneusement 19 chansons parmi les grands classiques de son temps (et d'aujourd'hui encore) : "La Gloire", "Les Adieux de Bordeaux", "Les Adieux d'un père à son fils", "La Mort du Provençal", "Le Roi et le Compagnon", "La Plante", "Le Blason", "La Chaîne d'alliance" ou encore "Les Adieux à la Touraine".

Ce chansonnier est magnifiquement illustré d'une page de titre au crayon et de dessins à l'encre de Chine inspirés de détails de lithographies compagnonniques. En plus de savoir ferrer les chevaux, La Brie Marche Sans Peur avait visiblement des talents de dessinateur !

Ce fonds comprend aussi trois gros cahiers manuscrits de chansons profanes et de monologues à la mode à la Belle Epoque, une vingtaine de partitions imprimées où figurent les succès de Dranem, Polin, Ouvrard, Mayol, etc. et d'autres feuillets de chansons. Enfin, une carte du bal de la St-Eloi 1903 à Béziers et deux belles photographies de la Saint-Eloi d'été et d'hiver 1904, à Bordeaux, complètent cet ensemble.

Merci à M. Jacques Franchet pour ce don qui permet d'enrichir la documentation du musée, en évitant que soient détruites ou dispersées sur les vide-greniers ou Internet ces précieuses archives.

Nous en profitons pour rappeler que le musée est l'un des centres de la mémoire compagnonnique et qu'il peut intégrer tous les documents dont les descendants de compagnons souhaiteraient assurer la préservation. Les chansonniers compagnonniques, en particulier, méritent d'être conservés car ils reflètent les modes de leur temps, témoignent des chansons les plus célèbres et d'autres oubliées ou même inconnues. A ce jour, plus de deux mille ont été recensées, mais il en reste bien d'autres à découvrir. A défaut de la remise des documents originaux, une photocopie permet de découvrir ce florilège extraordinaire. Le musée restitue rapidement les documents confiés, après copie. Pourquoi ne pas profiter de l'été pour examiner ce qui figure dans l'armoire du grand-père au grenier ?

Mis en ligne le : 29/06/2013

24, 25 et 29 juin : Saint-Jean, Saint-Éloi et Saint-Pierre

24, 25 et 29 juin : Saint-Jean, Saint-Éloi et Saint-Pierre

Parmi les saints fêtés en juin par les compagnons d'hier (et, quoique plus rarement, d'aujourd'hui), figurent saint Jean-Baptiste (le 24), saint Eloi (le 25) et saint Pierre (le 29 ). Qui sont ces saints ? Quels sont les compagnons qui les fêtaient ? Et pourquoi ?

Saint Jean-Baptiste est cité dans les Evangiles comme un prophète annonçant la venue du Messie. C'est lui qui baptisa Jésus dans les eaux du Jourdain. Plus tard, emprisonné par le roi Hérode, il périt décapité par le caprice de Salomé.
Saint Eloi, né à Chaptelat en Limousin vers 588, mort en 659, fut évêque, conseiller et trésorier des rois Clotaire II et Dagobert Ier. Il était aussi orfèvre. 
Saint Pierre, enfin, est l'un des douze apôtres du Christ. Il fut le premier pape à Rome.

Ces trois saints ont été honorés par les artisans des communautés de métiers (ou corporations) au Moyen Age et les compagnons du tour de France ont fait de même.
Saint Jean-Baptiste est le saint patron des compagnons tonneliers-doleurs du Devoir (rite de Maître Jacques) et des compagnons tonneliers-foudriers du Devoir de Liberté (rite de Salomon). La Saint-Jean était l'une des dates auxquelles ils recevaient de nouveaux compagnons et le lendemain de la cérémonie avait lieu diverses festivités, dont un banquet et un bal. Pourquoi avaient-ils adopté la Saint-Jean ? Parce que, selon l'une de leurs traditions, le saint aurait été décapité avec une doloire, lourde hache à lame rectangulaire, très tranchante, servant à la refente du merrain et à la confection des douelles. Les douelles ou douves sont les planches de chêne, de châtaignier ou d'acacia qui, une fois biseautées, cintrées, assemblées et cerclées, forment un fût.

Saint Jean-Baptiste était aussi fêté par les compagnons blanchers-chamoiseurs, mais pour une autre raison. Les blanchers-chamoiseurs du Devoir étaient des tanneurs spécialisés dans le travail des petites peaux de mouton et de chèvres. Ils avaient adopté ce saint comme patron, car dans les Evangiles il est écrit qu'il était vêtu d'une simple peau de chameau.

Enfin, les compagnons charrons puis charrons-carrossiers du Devoir fêtaient la Saint-Jean en recevant leurs nouveaux compagnons à cette date.

A la Saint-Jean succède la Saint-Eloi d'été. "D'été", car il existe aussi une Saint-Eloi d'hiver, qui se fête le 1er décembre. Cette date correspond à celle de sa mort tandis que le 25 juin est celle de la translation de ses reliques depuis l'abbaye de Noyon (Oise) jusqu'à la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Ces deux Saint-Eloi étaient fêtées par les compagnons maréchaux-ferrants, les compagnons forgerons et les compagnons selliers et bourreliers-harnacheurs du Devoir.
Ces corps de métiers ont adopté saint Eloi parce qu'il était orfèvre et travaillait les métaux. Etant toujours représenté en évêque, une crosse dans une main et un marteau dans l'autre, il est aussi devenu le saint protecteur des bourreliers et des selliers, qui emploient eux aussi un marteau lors de leurs travaux, pour clouer le cuir sur le bâti du collier de cheval. Les liens étroits existant entre les maréchaux-ferrants et les bourreliers, tous deux associés aux chevaux, ont favorisé ce commun patronage.

Quatre jours encore, et nous voici à la Saint-Pierre. Quatre corps de métiers encore célébraient saint Pierre. Les compagnons serruriers du Devoir (Maître Jacques) et ceux du Devoir de Liberté (Salomon), l'honorent en s'appuyant sur ces lignes de l'Evangile selon saint Matthieu : "Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux".

Les compagnons cordiers du Devoir organisaient aussi leur principale fête patronale le 29 juin en référence aux lignes qui suivent : "Quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié." Les cordiers s'appuyaient aussi sur l'épisode des Actes des apôtres qui relate la captivité de saint Pierre enchaîné et dit "aux liens". Or, qui fabrique les cordes et les liens, sinon les cordiers ?

Enfin, la Saint-Pierre était l'occasion de recevoir de nouveaux membres chez les compagnons charpentiers du Devoir (Soubise) (photo à gauche) et du Devoir de Liberté (Salomon), ainsi que chez les compagnons couvreurs du Devoir, lors du "passage de la Saint-Pierre".

On remarquera que dans plusieurs corps de métiers, ce sont deux dates distantes de six mois environ, qui sont celles où étaient reçus le plus de compagnons et durant lesquelles une fête plus importante était organisée : la Saint-Eloi d'été (29 juin) puis celle d'hiver (1er décembre) chez les maréchaux et bourreliers, ou encore la saint-Jean (24 juin) et la Sainte-Catherine (25 novembre) chez les charrons. Pour leur part, les blanchers-chamoiseurs, serruriers et cordiers recevaient surtout leurs autres compagnons lors de la Noël.

Ajoutons pour finir que les réceptions de la fin juin sont aussi à mettre en relation avec le solstice d'été (21 juin), date à laquelle le jour est le plus long et la lumière la plus intense. La correspondance entre la lumière et la seconde naissance symbolique du nouveau compagnon, son passage d'un état à un autre, n'est sans doute pas fortuite.

 


Saint-Éloi d'été des maréchaux-ferrants, Lyon, 1910


Saint-Jean des selliers, Lyon, 1930

Pour en savoir plus : "Les saints patrons des métiers du Compagnonnage", par Laurent Bastard, conférence publiée dans les Fragments d'histoire du Compagnonnage, n° 6, p. 6 à 59.

Mis en ligne le : 29/05/2013

Des tonnelets insolites au Président de la République

Des tonnelets insolites au Président de la République

Dans la section des compagnons tonneliers-doleurs se trouvent cinq petits tonneaux qui ne manquent pas d’intriguer, malgré leurs dimensions réduites.
Ils ont été confectionnés à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Leurs fonds sont constitués de planchettes de bois d’essences différentes, afin de bien montrer les coupes et les assemblages rigoureux. Le chêne alterne avec un bois plus sombre (sans doute du châtaignier) et toutes les pièces sont de forme différente.

La particularité de trois de ces tonnelets réside dans leurs fonds, car aucun n’est semblable à celui qui lui est opposé. L’un est circulaire, l’autre est ovale ; l’un est en forme de cœur pointe en haut, l’autre est en forme de cœur pointe en bas ; l’un est ovale, l’autre également, mais couché.
Le tour de force ne s’arrête pas là. Le quatrième tonnelet ne comporte pas de fonds. Il est creux comme un gros rond de serviette bombé. Et pourtant, c’est bien un fût que l’on peut remplir, car le liquide se trouve alors enfermé entre deux épaisseurs de douelles, ces planchettes biseautées et cintrées qui joignent les deux extrémités d’un tonneau. C’est, en somme, un véritable outil de contrebande.
Le summum de la difficulté réside dans le dernier tonnelet. Lui aussi est constitué d’une double épaisseur de douelles mais, en plus, il comporte deux faux fonds à mi longueur, lesquels offrent un espace qui communique avec celui, caché, de la périphérie. Du grand art !

Qui est l’auteur de ces chefs-d’œuvre ? Il se nommait Victor PATRICE. Né le 19 juillet 1867 à Marancheville, sur la commune de Mainxe (Charente). Alors qu’il n’était âgé que de huit ans, il perdit son père, décédé à Angers en 1875. Sa mère et sa sœur s’établirent alors à Saint-Avertin, près de Tours.
Le jeune Victor entreprit un apprentissage de tonnelier-doleur (le doleur confectionne les douelles) et fut reçu compagnon du Devoir à Tours, en 1886, à Pâques, sous le nom d’Angoumois l’Ami des Arts. Il n’avait pas dix-neuf ans.

L'arrière grand-père du président.

Il s’établit ensuite à Saint-Léger-lès-Melle (Deux-Sèvres), au lieu-dit « Mardre ». C’est là, le 24 août 1891, qu’il épousa Marie Louise Lauquin, native de Melle.
Le couple eut trois enfants. Alexandre décèdera en bas âge. Antoinette verra le jour le 12 juin 1893. Georges, né le 1er décembre 1896, disparaîtra au combat le 4 mai 1917 à Bermericourt (Marne), durant la Grande Guerre.
Notre tonnelier et son épouse s’établiront vers 1896 à Cognac (Charente). Victor Patrice vivait encore dans les années 1930 mais il n’a pas été possible de retrouver la date précise de son décès.

Et alors, quel rapport avec le président de la République ? On y arrive…
La fille du compagnon tonnelier, Antoinette, va suivre des études et à 24 ans, elle est professeur à l’Ecole supérieure de Pons (Charente-Maritime). Elle épouse à Cognac, le 21 novembre 1919, un certain Gustave Léopold HOLLANDE… Lui est enseignant, et il est encore mobilisé avec le grade de lieutenant au 33e Régiment d’Infanterie.

Antoinette et Gustave Hollande quitteront les Charentes pour Rouen et Neuilly (où décèdera la fille du compagnon tonnelier en 1980).
Poursuivons la généalogie descendante pour en arriver au président de la République, car, vous l’avez compris, le patronyme Hollande est bien le sien !
Antoinette et Gustave Hollande auront deux enfants, dont Georges, médecin, lequel donnera naissance à son tour à deux garçons, dont François Hollande, né à Rouen le 12 août 1954.
Et voilà comment le 7e président de la Ve République est l’arrière-petit-fils d’Angoumois l’Ami des Arts, compagnon tonnelier-doleur du Devoir, dont les œuvres sont au musée du Compagnonnage de Tours !

Merci à Eric Fourthon, compagnon tonnelier du Devoir, de nous avoir signalé l’article de Patrick Guilloton sur ce sujet, paru dans le journal Sud-Ouest du 7 janvier 2012.


Tonnelet sans fond.

Mis en ligne le : 20/02/2013

 

Un  chef-d'oeuvre de compagnon charron

Un chef-d'oeuvre de compagnon charron

Le musée vient de s'enrichir de nouveaux objets grâce à la générosité du fils d'un compagnon charron du Devoir. M. Jean-Michel OPPORTUNE. Il a en effet offert une roue cerclée de fer, d'un diamètre de 38 cm, composée de plus de  70 rais. Cette roue fut ensuite embellie par des rameaux de fer forgé servant de support tandis que le moyeu était orné du blason des charrons : un compas, une plane et une équerre. Sur le bandage, le compagnon a gravé ces mots : Manceau l'ami des Arts, compagnon charron du Devoir, reçu à Marseille en 1934

La roue à multiples rais était le travail de réception le plus courant chez les compagnons charrons et celle-ci a été exécutée par Albert Opportune à Marseille, lorsqu'il accomplissait son tour de France. Il fut reçu dans cette ville à la Saint-Jean 1934, sous le nom de "Manceau l'Ami des Arts".

Né à Courdemanche (Sarthe) le 4 janvier 1915, Albert Opportune s'établit à son compte comme charron puis comme serrurier à Preuillé-le-Chétif (Sarthe). Il exécuta des travaux dans tout le département et dans le nord de la Touraine, dont les rambardes du tunnel du vieux Mans, et beaucoup de vérandas. Il est décédé le 22 novembre 2008.

En 1984, pour ses cinquante ans de compagnonnage, ses Pays lui offrirent deux céramiques commémoratives polychromes.
La première est une assiette décorée au pinceau, ornée du blason des compagnons charrons du Devoir (une roue entre un compas et une équerre, deux rameaux d'acacia et les lettres D.P.L.D.). Le marli comporte la dédicace suivante : "Manceau l'ami des Arts C. Charron 1934-1984 50 ans de compagnonnage".

La seconde est un plat ovale, issu de la faïencerie de Sainte-Radegonde (Indre-et-Loire), orné du même blason, mais sans les rameaux ni les lettres. Sur le marli on peut lire : "Manceau l'Ami des Arts C. C. C. D. D. 1934-1984 / Cinquante années de Compagnonnage". Les initiales signifient "Compagnon Charron Carrossier du Devoir", les carrossiers ayant succédé aux charrons au sein de l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir.

Toutes ces pièces seront prochainement exposées dans la section consacrée aux charrons.

 

 

 

Mis en ligne le : 06/01/2012

Une gourde en faïence de compagnon tanneur

Une gourde en faïence de compagnon tanneur

Les descendants de M. et Mme POTIER-DELAUNAY ont eu la gentillesse de remettre au musée une très belle pièce. Il s'agit d'une gourde annulaire de compagnon tanneur-corroyeur du Devoir, en faïence, fabriquée en 1855 à Nantes.
Les compagnons de ce métier avaient coutume, entre 1830 et 1860 environ, de faire confectionner ce type de gourde pour rappeler l'un de leurs outils, la lunette, sorte de lame circulaire, évidée en son centre, qui leur servait à égaliser la surface interne des cuirs et peaux.
Ils les achetaient dans les faïenceries de Nantes et de Bordeaux, lors de leur tour de France, qui passait toujours par ces grandes villes. Ces objets ne servaient pas, ou très peu, en raison de leur fragilité. Il s'agissait de beaux souvenirs du tour, comme d'autres compagnons faisaient peindre des conduites ou des portraits aquarellés à leur nom.
La gourde qui est désormais exposée dans la vitrine des tanneurs est au nom de "Tourangeau la Sincérité", qui fut "reçu pour la vie le 7 avril 1855" (pour Pâques).
De part et d'autre de l'évidement deux compagnons tanneurs se font face, canne en main et couleurs bleues et rouges au chapeau, selon l'usage de cette corporation aujourd'hui disparue.
Les outils du métier sont représentés en partie supérieure : marguerite, valeton, boutoir, étire, fusil à affuter, lunette, couteau à écharner, couteau à dérayer.
Au revers, par une devise rimée, le compagnon nous annonce : "Le Devoir à qui je consacre mes jours / Aux Compagnons m'unit pour toujours".
Cette pièce, en très bon état, n'avait pas été recensée par Roger Lecotté lorsqu'il écrivit, en 1953, son "Essai sur les gourdes compagnonniques". On en connaît à ce jour une quarantaine d'exemplaires. C'est donc un objet rare qui enrichit les collections du musée et ajoute à la connaissance d'un vieux compagnonnage.
Que les donateurs soient ici remerciés de leur geste généreux.

Escalier à dessous coulissant
(1825)

Musée du Compagnonnage

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